Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/L'Italie poétique de la Renaissance selon la Fondation Barbier-Mueller

Crédits: National Gallery, Londres.

Une collection peut en cacher une autre. Il faut dire que la Fondation Barbier-Mueller pour l'étude de la poésie italienne de la Renaissance ne possède guère de visibilité. Créée en 1998 par Jean-Paul Barbier-Mueller et le professeur Michel Jeanneret, elle se niche dans un coin de l'Université de Genève. Il s'agit pour elle d'aider des chercheurs. Comme l'écrit aujourd'hui Michel Jeanneret après avoir rappelé le travail fourni par Jean Balsamo, Massimo Danzi et Nicolas Ducimetière, «si tout le monde a le «Canzoniere» de Pétrarque sous la main, il est moins aisé d'accéder à la foule des poètes venus ensuite, dispersés et souvent oubliés.» 

Enfermés dans des armoires fortes (il semblerait déplacé de parler ici de coffre-forts), les 600 ouvrages rares de cette bibliothèque, tous en tirages d'origine, pourraient sentir le renfermé. Il leur fallait trouver un air neuf. Deux livres ont ainsi vu le jour fin 2016, du vivant de Jean-Paul Barbier-Mueller. Un recueil. Une biographie. Les deux volumes sont proposés par un éditeur peu confidentiel, puisqu'il s'agit de Somogy.

Des cartes blanches 

Le recueil pour commencer. «La Renaissance italienne à pleines dents» se compose d'une suite de cartes blanches. «Nous avons invités des créateurs et des savants – tous des écrivains – à choisir une œuvre, un auteur ou un épisode, à fabuler en connaissance de cause, à mettre l'imagination au secours de l'histoire ou à mettre l'histoire au service de l'imagination.» Bref, dans le si sérieux monde académique, les concepteurs de ce livre ont été appelés à officiellement inventer. Ou du moins à extrapoler, ce qui n'a pas empêché certains hôtes à doter leur texte d'un appareil de notes. On ne se refait pas... 

Les approches se révèlent différentes. Etienne Barilier parle de «La Lippina», la nonne qui séduisit le peintre moine Filippo Lippi, dont elle eut un enfant. Décédé depuis, Yves Bonnefoy se souvient de ses déambulations florentines de 1950, qui le ramenaient toujours aux Masaccio du Carmine. Mort également en 2016, Michel Butor décortique le «Saint Jérôme dans sa cellule» d'Antonello de Messine, un tableau pour le moins complexe de la National Gallery de Londres. Nadeije Laneyrie-Dagen écrit le roman de la naine anonyme que les visiteurs découvrent sur une fresque de Mantegna à Mantoue. Un joli texte, écrit à la première personne du (très) singulier. Dominique Fernandez ne pouvait s'intéresser qu'à la Renaissance «gay» de Cellini et de Michel-Ange. Adrien Goetz revient à Ingres, qui l'avait déjà inspiré pour «La dormeuse de Naples». Carlo Ossola fait soliloquer Machiavel. Et ainsi de suite...

Un poète cardinal 

Le livre ne reste pas toujours en Italie. Normal! La Péninsule irradiait alors partout. Il y a un épisode à Lyon, la plus transalpine des villes françaises au XVIe siècle. Montaigne voyageur point le bout de son nez. Un dernier détour emmène enfin le lecteur jusqu'à Eton, la plus britannique des villes-écoles. Il se trouve là un cycle de fresques sur lequel Marina Warner peut extrapoler. Une fantaisie brillante dans un recueil par ailleurs fatalement inégal. 

Dans son texte, l'invitée Lina Bolzoni parle de Pietro Bembo. Voilà qui tombe bien! La biographie annoncée est celle de cet étonnant personnage vénitien, à la fois lettré, poète, collectionneur, mécène, secrétaire d'un pape, cardinal et amant de Lucrèce Borgia. La Fondation a sollicité Marco Faini. L'homme connaît admirablement son sujet. Il lui manque hélas le sens de la narration. Le livre se traîne un peu les pieds. Il comporte des projections en avant et des retours en arrière. Bref. Faini n'est ni Alexandre Dumas, ni Benvenuto Cellini qui raconta si bien, en plein XVIe siècle, sa propre vie en l'enjolivant sans doute beaucoup. Bembo avait été mieux servi, en 2013, quand Padoue lui avait consacré une formidable exposition. 

N.B. Le rapport peut sembler ténu, mais j'ai reçu le chiffre. La fantastique exposition sur les 500 ans de l'«Orlando furioso» de l'Arioste au Palazzo dei Diamanti de Ferrare, qui a dû se voir prolongée, a reçu 148.000 visiteurs. Pas mal!

Pratique 

«La Renaissance italienne à pleine dents», ouvrage collectif, 223 pages, et «Les lauriers et la Pourpre, La vie de Pierto Bembo», de Marco Faini, 199 pages, ont paru aux Editions Somogy sous l'égide de la Fondation Barbier-Mueller pour l'étude de la poésie italienne de la Renaissance.

Photo (National Gallery, Londres): Le Saint-Jérôme d'Antonello de Messine, détail. L'homme se tient en fait sur une estrade, au milieu d'une salle immense peuplée d'animaux.

Texte intercalaire.

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