Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Frédéric Pajak se raconte. "Manifeste incertain" et entretiens

Crédits: Frédéric Pajak

Numéro six. La série, qui n'est pas une saga, avance à grandes enjambées. Un volume par an, d'épaisseur inégale. Celui de 2017 reste mince, ce qui ne souligne en rien un manque de contenu. Frédéric Pajak y parle de lui-même, avec des allers et retours un peu flous entre passé et présent. Il s'agit après tout d'un «Manifeste incertain». Le lecteur apprend au coin d'une page d'«Un certain Frédéric Pajak», paru en complément, que le titre a été choisi de longue date. Il restait alors sans objet. L'auteur avait été frappé par l'effet produit en entendant les deux mots accolés. Il y avait là un choc évident. Un manifeste déborde normalement de certitudes. Les pédants parleraient ici d'oxymore, voire même d'oxymoron. 

Dans cette suite de livres revenant volontiers aux années 1930 et 1940, Frédéric Pajak a fait défiler quantité de gens célèbres, de Walter Benjamin à Samuel Beckett en passant par la figure plus ancienne de Vincent van Gogh. Ce dernier faisait l'objet de l'intégralité du tome 5, le plus linéaire sans aucun doute. L'auteur a énormément lu, et pas des écrivains faciles. Ni les plus joyeux. J'y reviendrai. Leur noirceur ne se retrouve pas que dans les images, dessinées à la plume et à l'encre par Pajak lui-même. Il y a consacre deux mois par an, travaillant alors treize heures par jour. Le côté plombé se retrouve toujours, et partout, dans le texte. Un pessimisme fondamental. Des regrets larvés. Des culpabilités diffuses. Les intellectuels ont toujours tendance à voir et à prévoir le pire depuis la nuit des temps.

Règlements de compte 

Dans les volumes précédents, Frédéric Pajak apparaissait de temps en temps en personne, au milieu d'une histoire ne le concernant apparemment pas. On pouvait penser aux peintres de la Renaissance italienne qui, au milieu d'une fresque traitant de l'histoire sainte, mettaient leur autoportrait, tourné en général vers le spectateur. Ici, Pajak constitue l'objet presque unique de ce récit à la première personne, se déroulant dans les années 60. L'homme est né en 1955. Il s'agit donc de ce qu'on appelle des souvenirs d'enfance. Une enfance ratée. Il y a la mort précoce du père, depuis longtemps connue du lecteur. La mère de Frédéric Pajak restait jusqu'ici dans l'ombre. Alors qu'elle se retrouve atteinte d'Alzheimer, c'est l'heure des règlements de compte avec elle, et ces comptes apparaissent déficitaires. 

La femme longuement présentée est double. Il s'agit d'une intellectuelle brillante, très à gauche, qui enseigne l'allemand à Nyon. Mais cette jolie femme, qui papillonne de manière inconséquente et sotte avec des types impossibles, prouve une nouvelle fois que les gens doués ratent volontiers leur vie privée. Là, plus aucune raison ne les gouverne. Madame affectionne les violents. Les répercussions se révèlent terribles pour Frédéric, son frère et sans doute sa sœur. De brillant élève, le premier deviendra cancre, puis non scolarisé. Départ en solo dans la vie à quatorze ans, sans bagage et sans formation...

D'Alger à Pékin 

Ce que le lecteur ne sait pas dans le «Manifeste incertain 6», qu'illustrent de très belles images presque carrées rythmant et complétant le récit, il l'apprend dans l'autre ouvrage publié en même temps par les éditions Noir sur Blanc. «Un certain Frédéric Pajak», que j'ai évoqué plus haut, se compose d'entretiens avec Christophe Diard, mais aussi de témoignages. Des relations, proches ou anciennes, disent leur vision de l'écrivain-dessinateur. Il y a là la sœur (mais pas le frère), un camarade d'école, un éditeur (Philippe Garnier), un écrivain (Roland Jaccard) ou l'un des nombreux créateurs (Micaël) publiés par Pajak dans «Les Cahiers du dessin». 

L'idée, c'est bien sûr de donner un portrait éclaté. Un portrait à la mesure du personnage, suractif. Pajak a participé à d'innombrables journaux un peu marginaux et très anarchistes (rien chez lui de la gauche officielle!), de «L'imbécile de Paris» à «L'idiot international» en passant par «Le poing dans la gueule» et «Barbarie». Il a écrit beaucoup de livres, dont «L'immense solitude». Il a récemment accompli un remarquable travail d'éditeur, avec la complicité de Vera Michalski. Mais cela, c'est la partie connue. Reconnue. Il appartenait à l'intéressé de raconter le reste. Je ne savais pas qu'il avait vécu de rien à Alger et d'amour à Pékin, ni qu'il avait dû mendier à Paris lors d'un moment particulièrement dur. Une existence aventureuse qui semble remonter à d'autres temps. Une vie presque romanesque.

Un prodigieux lecteur 

Pajak a par ailleurs énormément lu, comme je l'ai dit, ce qui l'éloigne également de nos contemporains. Des auteurs rares. Un peu maudits. Il n'y a pas chez lui que l'obligatoire Céline, mais Joseph-Arthur de Gobineau, Ludwig Hohl, Joseph Delteil, Paul Léautaud, Joseph Joubert, Charles Fourier. Une liste interminable. Les plus célèbres, de Nietzsche à Benjamin, Pajak ne se contente pas comme tout le monde de les citer, afin de saupoudrer d'intelligence patentée ses propres textes. Il les a ingérés, digérés, intégrés, alors que le sens de la lecture se perd. Il y a du coup en Pajak, homme de tribus et d'amitiés, quelque chose d'un autre temps, dicté par d'autres valeurs. Ses admirateurs pourront certainement le vérifier par la suite. Il manque encore trois volumes à son «Manifeste incertain.»

Pratique

«Manifeste incertain 6», de Frédéric Pajak, aux Editions Noir sur Blanc, 140 pages. «Un certain Frédéric Pajak», entretiens avec Christophe Diard, aux Editions Noir sur Blanc, 236 pages.

Photo (Frédéric Pajak): Autoportrait, cadré serré. Il orne la couverture d'"Un certain Fédéric Pajak".

Ce texte intercalaire suit immédiatement celui sur l'exposition Pajak du Musée de Pully.

Prochaine chronique le dimanche 3 septembre. Patrimoine genevois. Le cinéma Plaza est condamné. Idem pour le bâtiment du Tir à l'Arc. Que faire?

 

 

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