Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Livres pour enfants. Le Musée d'Orsay invite à découvrir Léopold Chauveau

L'institution parisienne met en valeur une importante donation consentie par les héritiers en 2017. Mort en 1940, le Français apparaît très en phase avec notre époque.

L'affiche de l'exposition, qui dormait depuis la mi-mars.

Crédits: Musée d'Orsay, Paris 2020.

Voilà qui est inattendu! Depuis son ouverture au public en 1986, le Musée d’Orsay semblait avoir trouvé ses marques. Il s’agissait du temple des arts entre 1848 et 1914. Au fil des décennies, la direction avait juste corrigé le tir. Ou, pour se montrer plus exact, il avait élargi son champ. Au départ essentiellement tournée vers la France, l’institution s’était découverte des curiosités européennes. L’Allemagne. L’Italie. La Scandinavie. Les pays baltes, ces éternels laissé pour compte. Elle annonçait même la Suisse un peu avant le confinement. C’est dire sa largeur d’esprit actuelle...

Le musée dirigé depuis quelques années par Laurence des Cars s’engage aujourd’hui parallèlement dans une tout autre direction avec Léopold Chauveau (1870-1940). Un parfait inconnu, ou presque. L’homme sort résolument des catégories officielles de son époque. Il s’agit certes d’un dessinateur pour enfants. Mais aussi d’un amateur de monstres. Il y a en plus chez lui quelque chose d’apparemment naïf  ou de faussement brut, même si nul ne parlait encore d’«art brut»avant la guerre. L’artiste peut ainsi sembler inconfortable, voire inquiétant pour un public juvénile. Et pourtant, Dieu sait si nos chers petits adorent les histoires horribles, avec tout ce qu’il faut comme ogres, sorcières et monstres!

Un goût marqué des monstres

L’actuelle exposition est comme souvent née d’un don important. Il s’agit pour le musée de manifester sa reconnaissance. Un petit-fils de Léopold Chauveau a remis à Orsay cent dessins et dix-huit sculptures de son aïeul en 2017. L’occasion pour les récipiendaires d’étudier et de mettre en valeur un personnage hors normes. Celle aussi de le tirer de l’oubli, l’artiste apparaissant très en phase avec la sensibilité actuelle. Son talent trouve plein de descendants plus ou moins légitimes (ou plus ou moins avoués) parmi les illustrateurs actuels. Je dirais même qu’il peut faire pour eux figure de grand ancêtre caché. Un signe parmi d’autres ne trompe pas. «La poule et le canard» de 1926 a déjà été réédité en 2017 à Genève par La Joie de Lire, que dirige Francine Bouchet. La plupart des jeunes lecteurs de cette pimpante maison n’ont dû y voir que du feu. Frais comme l’œil, ce récit dessiné leur a sans doute paru neuf.

Un portrait de Léopold Chauveau sexagénaire. Photo DR, Musée d'Orsay, Paris 2020.

Mais qui est au fait Léopold Chauveau? Un atypique. L’homme est né à à Lyon, fils de physiologue. Il s’est dû coup vu embarqué dans une carrière médicale le séduisant fort peu. A cette époque, un adolescent suivait encore les traces familiales, comme sous l’Ancien Régime. Marié et père de famille, le docteur a longtemps exercé en tant que tel. Mises en sourdine, ses ambitions artistiques restaient discrètes. Elles ne devaient pas sortir du cadre d’un honorable passe-temps. Dès 1905, Chauveau sculpte cependant, sous l’influence de son ami Georges Lacombe. Un ancien membre de la confrérie Nabi.En 1911 et 1913, il se permet même un petit écart par rapport à son milieu. L’amateur expose au Salon d’Automne des créatures étranges. Elles se rapprochent en fait des statues de grès de Jean-Joseph Carriès, mort dès 1894. Un précurseur.

Marqué par la guerre

La guerre de 1914 frappe la famille Chauveau, son chef exerçant son métier près des champs de bataille dans des hôpitaux itinérants. Deux des ses quatre fils meurent. Accidentellement, mais tout de même. Sa femme s’éteint, elle aussi, durant le conflit. Crise. Rupture. Léopold décide de se consacrer en entier au modelage et au dessin. Il écrit aussi, donnant divers albums. Il lui arrive de simplement illustrer, comme c’est le cas pour le médiéval «Roman de Renard». Ou les célèbres «Fables» de Jean de La Fontaine. Les animaux jouent en effet un grand rôle chez lui. Une règle, que dis-je une loi du genre. Il s’agit en général de bêtes étranges et composites. Il existe une forte tendance au fantastique chez l'artiste, qui passe d’un vieux crocodile aux gallinacés. Des albums dont le succès demeure tout de même assez confidentiel. En 1940, au moment de l’Exode devant les troupes allemandes, un Chauveau errant meurt à son arrivée chez son ami Roger Martin du Gard (un grand romancier aujourd’hui bien oublié). Tout aurait pu s’arrêter là.

L'un des dessins un peu fantastiques de Chauveau. Photo Musée d'Orsay, Paris 2020.

Une exposition comme celle destinée à la donation de son petit-fils ne pouvait guère prendre la forme habituelle au Musée d’Orsay. Pas de rétrospective bien cadrée avec lui. Il fallait se révéler inventif pour rapprocher le bâtiment classique du monde à la fois joyeux, inquiétant et un peu morbide de Léopold Chauveau. La manifestation n’occupe en fait qu’une grande salle au rez-de-chaussée. Celle, tout en stucs blancs, qui relevait des parties nobles de l’ancienne gare. Ophélie Ferlier-Bouat et Leïla Jarbouai ont hardiment conçu la mise en scène, rapprochant parfois Chauveau de ses contemporain sou successeurs. Elles l’ont fait dans un spectaculaire décor signé par Martin Michel. Une scénographie un peu folle, jouant avec l’univers de Chauveau. Les élèves de l’Ecole des Gobelins ont conçu en complément de courts films d’animation. Des images qui bougent. Il fallait aboutir de la sorte à une œuvre d’art totale.Une immersion dans un univers échappant au rationalisme de son époque. C’est assez réussi. Très réussi même. Chauveau s’en tire avec les honneurs, tandis que le Musée d’Orsay en a profité pour s’offrir un coup de jeune.

Le monde de Chauveau. Qui dirait que ce dessin est presque séculaire? Photo Musée d'Orsay, Paris 2020.

Pratique

«Au pays des monstres, Léopold Chauveau», Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris, prolongé jusqu’au 13 septembre. Tél.00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu’à21h45. Réservation obligatoire. Le site fonctionne assez bien pour cela.

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