Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Un catalogue de référence pour les céramiques de Nyon

Crédits: Couverture du livre

C'était il y a quelques jours au Château de Nyon. Nous étions au dernier étage, celui dont les fenêtres plongent sur le Léman. Le soleil du soir se révélait très en forme, ce jour-là. Il faut dire que l'assistance était venue pour assister à un événement doublement nyonnais. Il s'agissait de lui montrer le premier tome du «Ceramica CH» consacré au pays de Vaud. «Vu la richesse des collections du canton en la matière, il y en aura deux», expliquait Roland Blaettler, qu'on a connu à la tête de l'Ariana genevois. C'est en effet lui la cheville ouvrière de cette entreprise démesurée, lancée en 2009. Pensez! Recenser la totalisé des faïences et porcelaines d'avant 1950 possédées par les institutions suisses.... L'actuel volume ne constitue jamais que le troisième tome paru, après Neuchâtel et Soleure. 

«Pour le canton de Vaud, il semblait clair que nous devions commencer avec Nyon», poursuit Roland Blaettler. «Le projet actuel a supposé trois ans de recherches, alors qu'il existait déjà plusieurs ouvrages sur la fabrique de porcelaine en activité ici de 1781 à 1813 (1). Il faut dire que la faïence qui lui a succédé, moins prestigieuse, n'avait guère retenu jusqu'ici l'attention.» Or sa production, à l'histoire complexe, se révèle longue. Très longue. Les derniers ateliers nyonnais ne fermeront que dans les années 1970. Pas étonnant, dans ces conditions, si l'actuel livre, du genre pavé, comporte 1700 objets illustrés, dont la plupart sont originaires de la ville. Car il y a tout de même des égarés! Arthur-Jean Held fit ainsi don en 1993 de sa belle collection de Moustiers à la Ville de Nyon. Un ensemble où il s'est révélé que tout ne venait pas de la cité des Alpes-de-Haute-Provence!

Une double histoire 

Précédé par une présentation de Thomas Staehelin, le président de la Ceramica Stiftung, l'exposé de l'auteur était double. Le livre constitue à la fois l'histoire d'un centre de production, avec ses succès et ses difficultés, et celui des collections publiées. On sait qu'après avoir été négligée, l'histoire du collectionnisme apparaît aujourd'hui centrale. Il semble vital de savoir quand et comment les pièces sont entrées dans un fonds. Les débuts remontent ici au tout début du XXe siècle. «Il me faut citer les premiers travaux de mon prédécesseur Aloys de Molin», explique Roland Blaettler. L'intérêt municipal pour la formation d'un ensemble patrimonial mit pourtant du temps à se manifester. Il faudra en fait attendre l'arrivée d'Edgar Pélichet, qui monte en 1947 l'exposition anthologique sur la porcelaine de Nyon au Château. «Un tour de force.» 

En lisant le livre, l'amateur note en pointillé la percée culturelle en Suisse. Avocat actif, Pélichet était non seulement le conservateur des lieux, mais encore (en parfait autodidacte) archéologue cantonal, responsable des monuments historiques... et directeur de l'Ariana entre 1961 et 1975. «Je retrouve parfois des cendres de ses cigarettes dans nos céramiques», murmure à côté de moi la conservatrice actuelle genevoise, venue pour l'événement. Pélichet trouvera (mais où?) le temps de publier le premier gros ouvrage de référence sur la porcelaine locale, avant de se retirer de ses fonctions à 75 ans en 1980.

Une vraie politique d'acquisitions

Ce n'est que depuis 1995 que le Château possède un conservateur à plein temps. Vincent Lieber a beaucoup fait pour donner une ligne à l'aménagement du musée après les travaux de restauration du bâtiment. «Grâce à un budget d'acquisition revu à la hausse et à une dépréciation assez généralisée de la porcelaine ancienne sur le marché de l'art, Vincent Lieber se trouva en mesure de développer dans les années qui suivirent une politique d'enrichissement sans précédent.» N'est-il pas entré depuis sa nomination 250 pièces dans les collections, en plus de 115 autres parvenues au Château par legs ou par dons? Il m'arrive ainsi de croiser Vincent à l'hôtel des ventes genevois, récemment devenu Piguet. L'hôtel a vendu un très important lot de vieux Nyon en 2008. 

On comprendra que le public se trouve aujourd'hui face à un ensemble de référence sur une fabrique entrée un peu trop tard, et sans l'appui financier d'une Cour, au XVIIIe siècle pour pouvoir tenir longtemps. Il y a aussi des découvertes à faire dans la faïence, comme les pièces «étrusques». Notons cependant qu'il s'agit bien de proposer au public une intégrale, sans la moindre sélection qualitative. D'où des horreurs. Il y a aura donc un second tome vaudois, annoncé dans son allocution par Thomas Staehelin comme prochain. «C'est un peu s'avancer», déclare Roland Blaettler lors de la verrée (nous sommes dans le canton de Vaud) qui suivait. «Je ne fais en réalité que commencer et il y aura beaucoup d'institution à traiter.»

Passage au Net?

Interviendra ensuite la retraite pour l'homme qui, à force d'être jeune ne l'est plus tout à fait. «On m'a déjà trouvé un successeur.» Il semble cependant douteux qu'après «Vaud II» les publications continuent sur papier glacé. Comme pour bien des séries, il y aura sans doute un passage sur le Net, avec l'avantage d'une mise à jour toujours possible et l'inconvénient d'une faible visibilité, comme d'une consultation plus difficile pour qui aime feuilleter. Que voulez-vous, les temps changent, même si les céramiques restent toujours identiques... 

(1) On attend incessamment celui de Grégoire Gonin.

Pratique

«Vaud III/I, Ceramica CH, Inventaire de la céramique dans les collections publiques suisses (1500-1950», édité par la Ceramica Stiftung, diffusé par Benteli, 507 pages.

Photo (DR): La couverture du livre, qui utilise le motif d'un grand vase de Nyon acquis en 2008.

Prochaine chronique le lundi 24 avril. La Collection Bührle à l'Hermitage.

 

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