Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Tout sur l'UAM, qui a révolutionné le mobilier français dès 1929

Crédits: Succession René Herbst/DR

Ce fut un divorce en 1929. Comme il restait d'usage à l'époque, chacun a pris parti pour l'un ou l'autre des deux membres du couple séparé. En 1929 donc, l'Union des artistes modernes (ou UAM) exposait au Salon d'automne parisien au lieu d'être comme d'habitude au Salon des artistes décorateurs. C'était du reste le mot «décorateur» qui posait problème. Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret, Le Corbusier, Hélène Henry ou René Herbst pensaient que les meubles et les intérieurs devaient se voir repensés, et non simplement mis au goût du jour. C'étaient un peu les enfants d'Adolf Loos, l'Autrichien qui a avait décrété dès le début du siècle que l'ornement constituait un crime. Le Bauhaus était ensuite passé par là, comme le constructivisme soviétique. Autant dire que les idées de l'UAM venaient de l'Est et sentaient un peu le communisme. 

Tout devait donc changer. L'acier remplaçait le bois, à moins que celui-ci accepte de demeurer simple et brut. Le verre faisait son entrée en force, même comme support de certains sièges (dont ceux de René Coulon). L'idée était que tout (ou presque) puisse sortir d'une machine. Le «beau métier», en tout cas les «métiers d'art», n'avaient plus de sens dans un monde contemporain avançant à la vitesse de l'avion et de l'automobile. Or les décorateurs parisiens à la mode s'obstinaient à multiplier les placages de palissandre ou d'ébène, les incrustations de nacre et d'ivoire, les recouvrements par du parchemin ou du galuchat à l'intention d'une minuscule clientèle fortunée. Il s'agissait de changer tout cela!

Un art froid 

Tout ne s'est bien sûr pas aussi bien passé que prévu, comme le rappellent aujourd'hui le gros livre d'Arlette Barré-Despond paru aux éditions du Regard et l'exposition du Centre Pompidou (voir article une case plus bas dans ce blog). La technologie n'était pas au point. Le tubulaire restait façonné par des artisans, et donc cher. Les esprits n'étaient pas prêts. Ce sont les gens les plus modestes qui faisaient le plus de résistances. Un appartement entier conçu comme une cuisine ou une salle de bains, ou tout n'avait de droit d'exister qu'en raison d'une fonction, gardait quelque chose de froid et même d'inhumain. On connaît les récriminations à ce sujet de Madame Le Corbusier quand elle dut quitter à contre-coeur son vieux logis si rassurant.

Sans trop le dire, car elle se veut objective, Arlette Barré Despond se situe bien sûr du côté des modernistes, sur lesquels elle travaille depuis longtemps. Il faut dire qu'elle respire l'air de notre temps, même si les meubles de super-luxe exécutés dans les années 1920 et 1930 par des ébénistes comme Ruhlmann ou Printz obtiennent encore aux enchères des prix affolants. L'UAM, qui poursuivra sur sa lancée après la guerre de 1939-1945, marque en France la naissance du design. Et quand on a dit design, de nous jours, on a tout dit même si ce mot ne signifie plus grand chose. Beaucoup de créations de gens de l'UAM, d'Eileen Gray à Robert Mallet-Stevens ont fait depuis trente ans l'objet de rééditions de luxe, notamment par Cassina. D'autres idées se sont vulgarisées jusqu'à la nausée. J'avoue avoir de plus en plus de mal à regarder le fauteuil Ic2 dessiné par le Corbusier et Charlotte Perriand tant j'en ai vu dans des bureaux ou des halls de banque.

Deux dictionnaires 

Il y a plusieurs choses dans ce gros livre directement publié par Le Regard dans un format de poche (mais poche kangourou). Le texte, voulu neutre et plein de références, reste finalement assez court. Il se voit très abondamment illustré. Il y a d'une part, en noir et blanc, les décors tels qu'ils ont paru dans la presse de l'époque. Il y a aussi, en couleurs, quelques images d'objets prises aujourd'hui. Le plus utile à l'amateur restera cependant le dictionnaire en fin de volume. Arlette Barré Despond consacre une notice développée aux principaux membres du mouvement, parmi lesquels se trouvent des créateurs assez élitistes comme Rose Adler ou Pierre Legrain. Les autres figures ont droit, dans un second abécédaire, à quelques ligne seulement. Voilà qui se révèle bien pratique, surtout pour ceux qui n'ont pas encore bénéficié de leur publication ou de leur exposition!

Pratique 

«UAM», par Arlette Barré Despond, aux Editions du Regard, 412 pages.

Photo (Succession René Herbst/DR): Un bureau en métal et verre de René Herbst, vers 1930.

Ce texte est imédiatement suivi d'un autre sur l'exposition UAM de Beaubourg.

Prochaine chronique le vendredi 20 juillet. XVIIE et XVIIIe siècles à Orléans.

 

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