Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Tout sur Jean Pigozzi, l'homme qui a lancé le jeune art africain

Crédits: AFP

Un des tableaux de Chéri Samba présenté à la Fondation Cartier tourne autour de la collection Han Coray, déposée dans une institution suisse. Le Congolais s'étonne qu'un aussi bel ensemble ait pu se voir constitué par un amateur (et marchand) n'ayant jamais mis les pieds en Afrique. Il avait pourtant un autre exemple tout trouvé sous le nez. C'était son principal client Jean Pigozzi, à qui appartient du reste la toile en question. L'homme d'affaires et photographe a toujours eu peur de s'y rendre, comme il le raconte dans le livre d'entretiens publié par Catherine Grenier chez Flammarion. «J'ai été presque partout dans le monde, sauf en Afrique. Je suis un peu gâté et j'aime voyager dans de bonnes conditions.» Le Continent noir est celui où tout peut vous arriver. Et ce ne sont pas les descriptions apocalyptiques de son prospecteur André Magnin qui allaient le faire changer d'avis... 

Mais qui est Jean Pigozzi, dont une partie de la vie très internationale se déroule à Genève? Un héritier. Parti de rien, son père avait créé au milieu des années 1930 la firme automobile Simca. Une affaire en or, revendue quand Jean avait dix ans. D'où une situation très bourgeoise à Neuilly. «Au mur de notre appartement, il y avait des Renoir, des Sisley, des Boudin.» Aîné de deux soeurs, qu'il ne voit aujourd'hui plus, l'adolescent se retrouve orphelin à douze ans. Il est surveillé par une maman qui semble avoir beaucoup compté, même s'il lui reproche souvent son absence d'esprit moderne. «Ma mère ne portait pas les robes de Pierre Cardin, elle les faisait faire par Balenciaga.» On imagine le train de vie...

Fasciné par le présent 

Elève peu brillant, mais intelligent (ce qui n'est pas la même chose), Jean Pigozzi est entré par un coup de chance à Harvard. Tout ce qui concerne le présent, et encore plus l'avenir le fascine. Ce célibataire endurci, photographe à succès d'une jet-set qu'il regarde tout de même avec une certaine distance, place son argent dans des entreprises le séduisant par leur côté futuriste. «Aujourd'hui, j'investis essentiellement dans le capital risque.» Une étrange audace pour un personnage qui a par ailleurs peur de tout. Jean Pigozzi ne peut pas prendre un avion sans se dire que le vol sera annulé, qu'il y aura un incident de parcours, ou pire encore. «J'y pense des semaines à l'avance, c'est complètement idiot des angoisses comme ça.»

Aux Etats-Unis, le débutant a bien sûr un peu un peu acheté. Mais dans le désordre et sans vouloir y mettre trop d'argent. Cela lui a valu l'amitié d'Andy Warhol, comme il a bénéficié de celle de Gianni Agnelli, de Steve Jobs, de Sol LeWitt et, parmi les vivants, de Mick Jagger ou de Larry Gagosian. Le coup de foudre, Jean Pigozzi l'a éprouvé en 1989 en visitant, à Beaubourg et dans la grande halle de La Villette, l'exposition «Les Magiciens de la Terre». Four critique et public, cette manifestation brassait pour la première fois les artistes des cinq continents, mis à égalité. Il contacte l'un des commissaires, l'homme de terrain André Magnin. Ce dernier montera un ensemble d'artistes africains. «Sans André, pas de collection. On s'est engueulé des milliers de fois, mais il y avait une grande confiance entre nous.»

Un ensemble unique

Durant vingt ans, le duo va ainsi constituer un ensemble unique, que Pigozzi a envie de faire connaître par pur esprit de prosélytisme, car il ne voit pas là un objet de spéculation. «Je voulais montrer ça, être un peu comme un ambassadeur visuel de l'Afrique.» Une réussite. Des noms comme ceux de Chéri Samba, de Romuald Hazoumé, de Bodys Isek Kingelez ou de Seydou Keyta (un photographe présenté il y a peu au Grand Palais) sont désormais bien connus. La collaboration s'arrête pourtant en 2009. Magnin devient marchand. Pigozzi développe d'autres intérêts, dont l'un pour la jeune création japonaise. Et il peut aller seul à Tokyo ou à Kyoto, jugés par lui plus fréquentables que le Congo ou la Côté d'Ivoire, en permanente ébullition. 

Il existe beaucoup de livres d'entretiens, où un journaliste se contente généralement de tendre le micro et de déverser ensuite les propos sur le papier (ou l'ordinateur). Ce qui fait l'intérêt et le charme de celui-ci est l'approfondissement. Plus l'empathie, d'où découle chez le lecteur la sympathie. Ancienne conservatrice de Beaubourg, actuelle directrice de la Fondation Giacometti de Paris, auteur de nombreux livres faisant référence (je citerai «La fin des musées?», avec point d'interrogation), Catherine Grenier avait par ailleurs déjà interrogé auparavant Maurizio Cattelan ou Mona Hatoum. Des artistes au propos plutôt sérieux.

Refus d'une intellectualité 

Ici, lors de nombreuses rencontres étalées sur plusieurs années entre 2012 et 2015 (Jean Pigozzi court le monde comme un feu follet), elle a su laisser s'exprimer un homme qui se dit «tout sauf intellectuel». Jean Pigozzi agit et réagit à l'émotion. A la logique aussi, ce qui n'est souvent pas le point fort des «intellos». Il parle des choses sans verbiage. Cet homme d'argent sait ne pas se prendre au sérieux. Il a cependant fait sa collection sérieusement. Avec constance et réflexion. Ce livre au propos apparemment modeste se révèle du coup excellent.

Pratique

«Jean Pigozzi, Dans la peau d'un collectionneur», de Catherine Grenier aux Editions Flammarion, 192 pages.

Photo (AFP): Jean Pigozzi à New York.

Ce texte suit immédiatement un autre sur l'Afrique à la Fondation Vuitton.

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