Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Syrie, Libye, Yémen... "Menaces sur la mémoire de l'humanité"

Crédits: AFP

C'était les 12 et 13 mars 2001. Les Bouddhas géants du Bâmiyân, en Afghanistan volaient en éclats. Il avait fallu plusieurs jours aux talibans pour poser leurs charges d'explosifs. Les statues antiques ont résisté tant qu'elles ont pu. Ces chefs-d’œuvre de la sculpture du VIIe siècle n'en étaient pas moins condamnés. Presque après un procès. Différentes communautés désirant les sauver, notamment celle des Pakistanais voisins, avaient tenter d'argumenter sur le plan théologique avec les «fous de Dieu». Rien n'y avait fait. Notez que les Pakistanais avaient raison de plaider. Six ans plus tard, dans la région du Gandhara, un autre Bouddha colossal, lui aussi taillé dans la roche, était détruit par d'autres talibans... 

Depuis, le carnet noir s'est indéfiniment allongé pour le Proche-Orient. Mossoul a été dévastée, comme Nimrod ou Ninive. Il y a eu les dynamitages de Palmyre. Il y en a d'ailleurs toujours, vu que l'Etat Islamique a repris la ville antique le 11 décembre dans l'indifférence des médias. Le Tétrasryle, remonté en 1963, vient ainsi de se voir dynamité. L'indignation se montre hélas toujours sélective. Il n'y en avait plus à la fin de l'an dernier, que pour la chute programmée d'Alep (où se trouvait une célèbre forteresse arabe) et, dans une moindre mesure, la lente reconquête de Mossoul. La doxa actuelle veut de plus que les drames soient humains, et non patrimoniaux. Or l'un ne va généralement pas sans l'autre. On n'avait déjà vu entre 1939 et 1945, où l'Allemagne et dans une moindre mesure la France, l'Italie ou l'Angleterre avaient subi des dégâts irréparables.

Un spécialiste du Moyen-Orient 

Jean-Pierre Perrin vient de sortir un livre intitulé «Menaces sur le patrimoine de l'humanité» aux Editions Hoëbeke. L'impressum date de décembre. Il s'est déjà passé tant de choses depuis qu'il se révèle un brin obsolète. Le spécialiste du Moyen-Orient, qui a longtemps collaboré avec le quotidien «Libération», a le mérite de replacer les choses dans leur contexte. Elles acquièrent ainsi, sinon une logique, du moins une continuité. J'ignorais, par exemple que le Musée de Kaboul, saccagé par les talibans en 2001, avait déjà été détruit en 1929 lors d'une autre vague iconoclaste, menée par Bacha-e Saqâo. Un Tadjik qui s'était auto-proclamé émir. Bacha a semé la terreur neuf mois avant d'être capturé et exécuté. L'Histoire se répète. L'histoire bégaie. 

Le livre se Perrin se limite volontairement à une aire allant de l'Afghanistan à la Syrie, avec un détour assez terrifiant par la Libye, dont plus personne ne parle aujourd'hui (1). Il comprend ainsi le Yémen, dont l'essentiel du patrimoine n'est pas très ancien. Il s'agit des «gratte-ciel» de Saada ou de Shibâm, «la Manhattan du désert». Une cité de pisé, très fragile, qu'il faut indéfiniment restaurer, voire reconstruire. L'ouvrage se termine par la promotion du projet d'Iconem, qui entend assurer la sauvegarde virtuelle des sites en péril. Une louable intention, bien dans l'air du temps. La «réalité augmentée» de l'informatique est supposée se substituer à la réalité tout court. Tout doit se dématérialiser, alors que le rêve (du moins le mien) a besoin de concret. Palmyre rejoindrait ainsi, en plus sophistiqué, l'église romane de Cluny III, en Bourgogne, méthodiquement détruite après la Révolution (il n'en subsiste qu'une clocher) qu'on est appelée à retrouver en vidéo.

Polémiques 

Perrin n'entre autrement pas dans les polémiques, dont les archéologues ne se montrent depuis longtemps pas avares. A l'heure où l'Unesco, que dirige Irina Bokova, a beaucoup perdu de son importance par rapport aux sauvetages des temples pharaoniques du Nil dans les années 1960, il y a la lancinante querelle des trafics illicites de biens culturels. Tout doit rester sur place, ou s'y voir rapatrié à terme quelle que soient les menaces. Les marchands sont des trafiquants. Ils financent l'EI. Ces dogmes restent de mise même après les destructions perpétrées depuis quinze ans. On se demande par moment si certains archéologues ne sont pas aussi, dans leur genre, des talibans... Il y  a pourtant des moments où il faut choisir entre le mal et le pire.

(1) Il n'y est pas question de l'Arabie séoudite, dont les autorités détruisent la plus grande partie de l'archéologie sous prétexte qu'elle relève d'un islam "impur". Sur ses ruines sont élevé de grands hôtels, des palais ou des supermarchés. Purs, évidemment!

Pratique 

«Menaces sur la mémoire de l'humanité», de Jean-Pierre Perrin, aux Editions Hoëbeke, 165 pages.

Photo (AFP): Mise en scène macabre, par l'EI, dans le théâtre antique de Palmyre, qui vient à son tour de subir des déprédations en janvier 2017.

Ce texte est suivi d'un autre sur des formes différentes de menaces sur l'archéologie.

Prochaine chronique le lundi 6 février. Hodler, Monet et Munch se retrouvent à la Fondation Gianadda.

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