Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Skira sort enfin les "Bavardages" censurés par Matisse en 1941

Crédits: AFP

Ce livre revient de loin. Au propre comme au figuré. C'est au Getty Research Institute de Los Angeles qu'a été retrouvé le manuscrit des «Bavardages» tenus par Henri Matisse avec le critique d'art genevois Pierre Courthion en 1941. L'aventure avait tourné court, après une bonne idée de départ. L'historien d'art avait été dépêché par Albert Skira auprès du peintre, qui venait de subir une lourde opération à Lyon. Matisse avait pensé y rester. Il se reposait plusieurs mois. Pourquoi ne pas en profiter? 

Les entretiens eux-mêmes s'étaient bien déroulés. Matisse se racontait, en insistant comme beaucoup de personnes âgées (il avait alors 72 ans, mais c'était une autre époque) sur ses débuts. Les années 1920 et 1930 s'étaient à peine vues survolées. Voilà qui tombait bien, même si Courthion pensait sans doute autrement. En dépit des chefs-d’œuvre isolés, sa production d'après-guerre (celle de 1914, donc) avait marqué un sérieux repli dans son inspiration comme en témoignent ses (trop) nombreuses odalisques. Le grand rebond viendra après 1945, avec ses dernières toiles, ses illustrations de «Jazz» et ses papiers découpés.

Recours à un avocat

C'est ensuite que le choses se sont gâtées. Matisse a voulu se relire, puis se récrire. Il a du coup existé de nombreuses moutures, toujours plus rafistolées, du texte de Courthion. A la fin, l'artiste s'est défilé. Il a interdit la publication de ce qu'il avait pourtant lui-même qualifié de bavardages. «Trop privé». Tout le monde n'a pas la même acception de l'intimité. Je préciserai qu'il n'y a rien ici à découvrir de croustillant. Matisse ne raconte pas ses galipettes en long, en large et en travers. C'est juste si, au détour d'une phrase, le lecteur apprend qu'il a une femme et trois enfants. N'empêche que le peintre est allé loin dans le rejet. Il a pris un avocat. Son accord et ses propos lui auraient été soutirés alors qu'il restait sous l'effet de la narcose. 

Courthion s'est donc retrouvé avec son texte dans un tiroir. En 1985, alors qu'il avait 83 ans, l'écrivain a vendu ses abondantes archives au Getty, qui a tout classé. Le Getty Trust et les héritiers Matisse (l'homme, mort en 1954, n'est pas tombé dans le domaine public) ont autorisé sa publication. Celle-ci s'est vue orchestrée par Serge Guibault, qui signe une intéressante préface historique. Le texte retenu pour l'édition est la version considérée par Courthion comme finale. Après tout, c'est tout de même lui l'auteur.

Le goût d'une époque 

Les neuf conversations, où se sent le climat lourd de l'Occupation, même si Matisse ne semble pas subir les restrictions alimentaires de la guerre, demeurent plutôt thématiques. L'essentiel demeure donc consacré à l'apprentissage, aux débuts difficiles (l'homme ne vendait vraiment rien avant d'intéresser Michael et Sarah Stein), au scandale des «fauves» en 1905, et à ses contacts avec des artistes en général plus âgés. Si le lien avec Gustave Moreau est bien connu, il existe aussi celui avec Renoir, Rodin, Eugène Carrière, Soutine et un symboliste comme Edgar Maxence. A ce propos, Courthion garde des œillères très 1941. Seul l'apport à la modernité l'intéresse. On n'écrirait plus aujourd'hui les mêmes choses condescendantes sur Carrière et Moreau. Quant à Maxence, il vient de voir l'une de ses toiles les plus importantes, des légendes bretonnes, par le Musée d'Orsay.

L'ouvrage se lit facilement. Agréablement. Il existe cependant en lui de la retenue chez l'interviewé et de la déférence chez l'intervieweur. D'où une certaine rigidité. Il n'en s'agit pas moins d'une lecture indispensable pour les admirateurs de Matisse.

Pratique 

«Henri Matisse, Bavardages: les entretiens égarés», propos recueillis par Pierre Courthion, sous la direction de Serge Guilbaut, aux Editions Skira, 258 pages.

Photo (AFP): Henri Matisse âgé.

Texte intercalaire.

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