Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Regis Debray décrit notre américanisation avec "Civilisation"

Crédits: Pierre Verdy/AFP

Emmanuel Macron écoute «La Marseillaise» bras droit replié, main sur le cœur. Je n'aurai pas l'irrespect de dire que je trouve cela nunuche. Le geste se révèle par ailleurs significatif. Comme le note Régis Debray à la page 93 de «Civilisation», le candidat, puis le président, reprennent ainsi «la posture exigée des Américains lors de l'exécution de l'hymne national.» Jusque-là, les Français restaient bien raides, les bas le long du corps, façon soldat de plomb. L'imitation des Etats-Unis a marqué un point de plus en 2017. Aux JO de Rio, l'an dernier, l'anglais s'était déjà imposé comme la seule langue internationale sans qu'il y ait eut de protestation de l'Elysée... 

«Civilisation» fait partir le déclin de la France et la montée des USA de 1919. Cette année-là, la Maison Blanche exige une version anglophone du Traité de Versailles mettant fin à cinq ans de guerre, alors que notre langue avait été durant deux siècles celle de la diplomatie. Depuis longtemps réputé pour son antiaméricanisme, Debray passe en revue chaque concession faite depuis, certaines se révélant bien inutiles. Fallait-il vraiment que, dans les gares et les aéroports, le Relais H deviennent en 2001 les Relay, le changement se voyant épargné aux hôpitaux et aux cliniques? On sait à quel point l'anglicisme tend aujourd'hui à se multiplier outre-Jura, même si l'Allemagne et le Japon ont a été frappés bien auparavant. Malheurs aux vaincus de 1945! N'empêche que René Etiemble avait déjà sonné les tocsin en 1964 avec «Parlez-vous franglais?» Le livre avait produit l'effet d'une bombe en plein milieu des années gaulliennes, celles où l'on ne badinait pas avec l'honneur national.

Un simple constat 

Régis Debray n'entend jouer ni les ronchons, ni les nostalgiques, ni les empêcheurs de tourner en rond. Il constate. Insensiblement, la France est devenue une province de l'empire américain. Il n'y a pas eu besoin pour cela de conquête militaire, ni même d'une complète colonisation économique. «Une civilisation a gagné quand l'empire dont elle procède n'a plus besoin d'être impérialiste pour imprimer sa marque.» La chose vaut depuis l'Antiquité. Si les Grecs repoussaient avec un snobisme buté tout ce qui venait du barbare, limitant du coup leur impact hors de leurs frontières, Rome a tout absorbé et tout modifié. Le monde latin donnait et prenait. Pensez que certains empereurs sont nés en Espagne ou en Turquie. Le père et les enfants de Vespasien ont passé une partie de leur vie à Avenches, dans l'actuel canton de Vaud, sans avoir pour autant l'air de ploucs. 

Par rapport aux concepts européens classiques, la civilisation américaine a pris ses distances, que nous devons aujourd'hui accepter comme nôtres. Il y a surtout «trois menus changements d'accent qui, l'air de rien, ont déplacé les cales intimes de notre être au monde.» Le nouvel élément-clé est l'espace, et non plus le temps. L'image a remplacé le mot. Il se répand enfin un idéal de bonheur dévalorisant le malheur digne des tragédies. Il s'en suit une explosion des mobilités. La politique française actuelle est symptomatiquement dictée par En Marche. De l'image, tout a déjà été dit. «Le cinéma a créé les Etats-Unis, pour lesquels c'est beaucoup plus qu'un moyen d'influence.» Quand au bonheur, il est né d'une religion positive et joyeuse. Et Régis Debray de citer ici une phrase de Bruce Barton à propos du Christ: «Il a pris douze homme au bas de l'échelle et en a fait une organisation qui a conquis le monde.»

Une imitation caricaturale 

Tout cela nous restait étranger, même si les USA sont les enfants dévoyés de l'Europe. Tout cela nous arrive dans le désordre, induisant des procédés imitatifs parfois pathétiques à l'image des récentes «primaires» françaises. Nous nous retrouvons lentement dans un monde devenu autre. Là, l'auteur s'offre sa minute de grandiloquence. «Qu'a-t-elle d'européen, notre Europe alignée, recouverte d'un bleu manteau de «supermarkets», le successeur du blanc manteau d'églises, avec, ça et là, et en supplément d'âme, des musées aux formes avantageuses où venir remplir ses obligations culturelles?» Il est vrai que, de Mammouth en Casino, la France a beaucoup donné dans le genre, même si les prophètes annoncent aujourd'hui un reflux dû à l'e-commerce. C'est surtout la lenteur de la descente qui fait mauvaise impression. «S'effondrer est grand, décliner est bas.» 

L'essai ne se révèle pas sot. Il n'apparaît pas incongru. Le monde change autour de nous, sans que nul n'y trouve à redire. Même les victimes. Le lecteur sera ainsi surpris de voir ici Régis Debray, l'ancien gauchiste compagnon de Che Guevara, rompre une lance en faveur des banques mises à l'amende par l'Amérique pour lui avoir fait de l'ombre. Mais les dites banques n'ont pas moufté, alors même que la légalité des peines était tout sauf assurée, si ce n'est par la loi du plus fort. Il faut dire que Debray atteint aujourd'hui 77 ans, l'âge auquel on cesse de lire Tintin.  Son ouvrage se révèle bien conduit, sauf quand son auteur s'imagine déambulant, tel l'Hibernatus de Louis de Funès, à travers les rues d'un Paris méconnaissable. C'est il est vrai celui d'un vieux monsieur. Et les derniers combats doivent se mener avec philosophie, voire avec un certain humour. «Civilisation» me semble le produit d'un moraliste désabusé.

Pratique

«Civilisation», de Régis Debray, aux Editions Gallimard/NRF, 231 pages.

Photo (Perre Verdy/AFP): Régis Debray. Le gauchiste n'est plus. Reste l'anti-Américain.

Prochaine chronique le dimanche 20 août. le Mussée Granet d'Aix-en-Provence refait la trajectoire de la galeriste Jeanne Bucher. Un parcours qui passe par la Genève des années 1920.

 

 

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