Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Pascal Griener plaide "Pour un histoire du regard" au Louvre

Crédits: Musée du Louvre/YouTube

C'est du lourd et du trapu. Donnant une suite à «La république de l’œil» de 2010, qui rassemblait un certain nombre de ses conférences prononcées depuis 2004 au Collège de France, Pascal Griener propose «Pour une histoire du regard». Un livre réunissant cette fois les exposés proposés en 2017 lors de son invitation à la Chaire du Louvre. Le lecteur avance ainsi dans le temps. Après le Siècle des Lumières, il se retrouve dans la seconde partie du XIXe. L'auteur y parle essentiellement des musées se créant alors, mais il propose aussi des échappées sur l'édition d'art pour le grand public ou la restauration des œuvres, qui prennent alors leur essor. 

Tout est lié pour Pascal Griener, qui enseigne à l'Université de Neuchâtel. La mise sous cloche du passé dans des musées à Paris ou à Londres (les deux capitales au cœur de l'action) va de pair avec les bouleversements urbains, l'accélération technologique, le colonialisme ou l'exploitation alors nouvelle des énergies fossiles. Un monde nouveau se met en place. Brutalement. La première conférence raconte ainsi le voyage terrifié du Bâlois Jacob Burckhardt à Londres en 1879. Il ne reconnaît plus la cité qu'il avait parcourue vingt ans plus tôt. En 1879, les grands musées de la capitale ont accumulé les trophées, avec un fort impact sur le public, qui y découvre leurs prix d'achat (1). En 1841, le British Museum avait reçu 319 374 visiteurs. Ils sont déjà 1 098 863 en 1850 (2).

Une nouvelle perspective 

La muséification a changé le regard. Elle l'a placé dans une nouvelle perspective. L'art se consomme désormais dans un public plus large. Au propre du reste. En 1879, Burckhardt découvre un premier restaurant interne, en place depuis 1868. Il faut que le public voie bien, d'où des nettoyages parfois abusifs. Depuis 1851, il y a la concurrence des expositions universelles, ce qui permet à Pascal Griener de parler du Crystal Palace construit par Paxton. Une immense halle de verre, qui sera remontée à la campagne avant de disparaître dans un incendie en 1936. L'art traditionnel, manuel, artisanal, ne doit pas disparaître d'un univers s'industrialisant à outrance. 

Je simplifie beaucoup ici les causeries, lourdement chargés de références et d'autorités. Avec Pascal Griener, le lecteur reste dans un monde très universitaire. Un peu sec. Un peu triste. Il y a peu de chance que le public se sente transporté avec lui, comme je l'ai vérifié en l'écoutant sur YouTube. C'est le monde académique dans toute sa splendeur. Or il s'agit aujourd’hui de «faire passer», autrement dit d'amener à soi des auditeurs qui n'ont pour la plupart plus le bagage culturel de naguère. Cité il y a quelques années comme repreneur éventuel de la Fondation Bodmer de Cologny, le Neuchâtelois n'a vraiment pas le gai savoir.

Caution intellectuelle 

Peu importe ici. L'homme sert de caution intellectuelle au Louvre, qui en a bien besoin. «La Chaire du Louvre entend favoriser un moment de créativité et de transmission qui nourrisse une réflexion sur les œuvres d'art et leur signification actuelle», dit le quatrième de couverture de «Pour une histoire du regard». Certes. Mais la chose lui permet aussi de contrebalancer, à l'intention de son public de base, les accusations de commercialisation forcenée. Le Louvre devant «faire du chiffre», sa direction s'intéresse en 2017 avant tout au nombre de groupes en provenance d'Extrême-Orient qui y entre chaque jour. Un peu d'élitisme ne lui fait donc pas de mal. 

(1) Ils étaient 6,7 millions en 2014.
(2) De nos jours, pour les prix d'acquisition à Paris comme à Londres, c'est plutôt l'omerta.

Pratique

«Pour une histoire du regard, L'expérience du musée du XIXe siècle», de Pascal Griener , aux Editions Hazan et du Louvre, 256 pages.

Photo (Musée du Louvre/YouTube): Pascal Griener présentant son livre dans les salles égyptiennes du musée.

Texte intercalaire.

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