Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Niels Ackermann photographie les Lénine déboulonnés d'Ukraine

Crédits: Niels Ackermann/Editions Noir sur Blanc, Lausanne

La figure historique est détourée en blanc sur la couverture du livre. Elle se voit, comme on dit en terme technique, «laissée en réserve». «Looking for Lenin» du photographe Niels Ackermann et du journaliste Sébastien Gobert (avec un texte liminaire de Myroslava Hartmond) constitue l'histoire d'une absence très présente. L'ancien dictateur mort en 1924, mais dont l'imagerie s'est sans cesse renouvelée jusqu'aux années 1970, a certes connu un déboulonnement en Ukraine lors d'un vaste «leninopad» (littéralement «chute de Lénine»). Mais il reste très présent dans les mémoires. 

Qu'en est-il physiquement, après la vague d'iconoclasme de 2015? L'Ukraine comptait naguère 5500 statues en Ukraine, alors qu'il n'y en avait que 7000 dans l'immense Russie. C'est ce qu'a voulu savoir Ackermann, un photographe suisse appartenant à l'agence Lundi13. Un homme qui a récemment obtenu un «Swiss Press Photo» pour un autre reportage sur le pays où il est parti vivre à Kiev. «Dis, tu sais où il est parti, Lénine?», a demandé un jour Niels à son compère Sébastien. «Lequel?», a répondu celui-ci. «Celui de Bessarabska, qu'ils ont démoli le 8 décembre», a précisé Niels. Aucune idée... Et donc un sujet d'enquête. Elle était pourtant énorme, cette sculpture qui fut la première à tomber. Curieusement, elle échappe encore au duettistes. Comme l'explique Myraslova Hartmond dans le livre paru aux éditions romandes Noir sur Blanc, toujours en phase avec ce qui se passe à l'Est, ce colosse s'est littéralement évanoui. «On raconte que ce Lénine serait en possession d'un riche collectionneur de souvenirs militaires. Sa tête a récemment ressurgi lors d'une manifestation du parti Svoboda, pour redisparaître aussitôt.» Reste son socle, haut de sept mètres. Il sert aujourd'hui à des interventions artistiques temporaires.

Témoignages gênés 

L'ouvrage se décompose en trois grandes parties s'entremêlant. Il y a les photos, bien sûr, toutes en largeur. Mais aussi des textes de réflexion, ponctués de carte postales datant d'un régime communiste tombé au figuré en 1991 et au propre après 2014. Plus des entretiens réalisés avec des Ukrainiens. La plupart d'entre eux se défilent. Ils ne veulent pas en parler. Ou alors autrement. Il faut dire que le sujet se révèle complexe et douloureux. Même s'il avait alors déjà été remplacé par Staline, Lénine symbolise la famine artificiellement créée en Ukraine, qui a fait dans les sept millions de morts au début des années 1930. On se souvient aussi que cette région de l'URSS a particulièrement souffert de l'invasion allemande en 1941. L'histoire récente n'a pas été indulgente non plus. Des combats ont opposé, opposent encore, partisans du maintien de l'indépendance et pro-Russes. Svoboda incarne ainsi un nationalisme de droite. Extrême, bien entendu. Tout tend à devenir extrême dans l'ancienne Union soviétique. 

Restent les statues, en pied ou en buste. Certaines semblent intactes, clouées au sol, contre lequel elles se sont vues retournées en punition. D'autres ont fini dans des musées ou chez des amateurs. La plupart se sont cependant vues humiliées. On les a tronçonnées, décapitées, peintes comme des clowns, découpées en morceaux pour en fondre petit à petit le précieux bronze. Déguisées en Dark Vador. En cosaque. Certaines ont bien été sauvées, mais afin de se voir vendues à des étrangers. L'art officiel soviétique commence à avoir la cote. De toute manière, tout argent semble bon à prendre pour une population à la fois pauvre et désorientée. Alors, les devises fortes...

Une vieille tradition 

Les photos de Niels Ackermann, aux couleurs grises et froides, montrent un univers en crise. Un monde déshumanisé aussi. Les images ne comportent pas un seul être humain vivant. Seulement des Lénine de pierre ou de métal, perdus dans un champ, associés à une voiture à la casse, à de vieux panneaux de signalisation routière ou posés devant une maison, en ruines de préférence. Tout indique un pays se délitant. Une nation en attente. Mais de quoi? Au regardeur de l'imaginer.

De taille modeste (ce qui reste rare pour un album de photos!), l'ouvrage se concentre sur l'Ukraine. La statue déboulonnée constitue pourtant un thème millénaire. Les Romains connaissaient la «damnatio memoriae». Les portraits d'un empereur maudit se trouvaient défigurés à coups de masse, mais laissés en place. Ce fut le cas de Néron, au Ier siècle de notre ère. La Révolution française, qui aimait les symboles, a abattu nombre de statues, parfois équestres. Paris a ainsi perdu au moins deux chefs-d’œuvre. Il s'agit de l'Henri IV de Piero Tacca, qui se dressait sur le Pont-Neuf (une copie l'a remplacé après 1815, comme pour annuler l'acte) et du Louis XV d'Edmé Bouchardon sur l'actuelle place de la Concorde. Là, il y a aujourd'hui l'obélisque.

Et ailleurs dans l'ex-URSS? 

Dans un autre genre, plus récent, on peut se demander ce que sont devenues d'autres statues de dictateurs disparus, de Marcos à Bokassa. Et qu'arrivera-t-il un jour à celles des politiciens mégalomanes régnant aujourd'hui sur les républiques asiatiques de l'ex-URSS? Notons que ces dernières auront au moins été documentées par un autre photographe helvétique, lui aussi membre de Lundi13. Nous sommes ici dans le domaine de prédiction de Nicolas Righetti, qui aura consacré plusieurs de ses livres à cette monumentale et souvent clinquante imagerie.

Pratique 

«Looking for Lenin», de Niels Ackermann et Sébastien Gobert aux Editions Noir sur Blanc, 176 pages. Ce reportage sera exposé à partir du 3 juillet aux Rencontres d'Arles, dans le cloître Saint-Trophime et à la gare d'Avignon-TGV. Il existe de l'ouvrage une version anglaise aux Editions Fuel.

Photo (Niels Ackermann): Krementchouk, 30 mars 2016. Ce Lénine-là n'a pas la face tournée contre le sol. 

Cet article est immédiatement suivi d'un autre sur les Rencontres d'Arles.

Prochaine chronique le lundi 26 juin. Poteries et verres suisses du XVIIe au XXe siècle à l'Ariana genevois.

 

 

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