Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Marina Abramović publie ses mémoires, "Traverser les murs"

Crédits: AFP

C'est aujourd'hui une star. Deux choses le prouvent. Marina Abramović a attiré 750 000 personnes au MoMA new-yorkais en 2010 pour sa performance «The Artist Is Present». Une présence ayant duré en tout 512 heures. Septuagénaire, la Serbe a sorti l'an dernier ses mémoires, qui se voient aujourd'hui traduits en français. Un pavé de près de 500 pages. Avec Marina, on reste dans le surdimensionné. Toujours plus gros. C'est comme s'il lui fallait à chaque fois battre un record. 

L'ouvrage ne se révèle pas sans intérêt, même s'il reste assez mal écrit. Le lecteur voit naître Marina en 1946, juste après une guerre particulièrement dure dans ce qui constituait alors la Yougoslavie. Ses parents sont des héros communistes, proches du Maréchal Tito. Celui-ci a comme partout instauré une «nomenklatura» après sa prise de pouvoir. Alors que les familles nombreuses s'entassent dans une chambre et demie, les Abramović occupent un huit pièces (neuf selon les normes genevoises) avec leurs deux enfants. Madame mère, qui sort d'un milieu riche et intellectuel contrairement à un époux sorti de la base, deviendra plus tard représentante nationale à l'Unesco.

Une famille violente 

L'enfance n'est pas heureuse pour autant. Le couple se bat, la mère se montrant toujours la plus violente (1). Elle l'est aussi face à Marina et son petit frère, que le père tend à protéger. Il finira du coup par déserter le foyer conjugal afin de rejoindre une femme que Marina trouve plus sympathique que l'auteure de ses jours. Tout se passe dans une atmosphère d'autant plus conflictuelle que la fillette, puis l'adolescente, entend repousser ses limites, surtout physiques. Ses premières performances, elle les donne sans le savoir à la maison, avec parfois grand-maman comme spectatrice. Une grand-mère qui hait sa fille qui l'a dépossédée en la dénonçant comme grosse propriétaire à l'avènement du communisme. 

La jeune fille entend bien devenir artiste. Elle commence par la peinture, peu progressiste en Yougoslavie, même si le pays ne prône pas un «réalisme socialiste» à la soviétique. Le pays se veut en tout «non aligné». La débutante entre ainsi dans les premiers cercles sinon dissidents, du moins libertaires. Elle donne là ses premières vraies performances, parvenant à participer à plusieurs festivals en Occident. C'est l'époque où les actionnistes viennois choquent avec des théâtralisations sanglantes. C'est celui où Gina Pane martyrise son corps. C'est enfin le moment où, de l'autre côté de l'Atlantique, Chris Burden se fait crucifier sur le toit d'une voiture, modernisant le thème christique. Les réactions se révèlent bien sûr fortes. Tout frappe davantage la première fois.

Une base à Amsterdam 

Marina va rejoindre l'Ouest, fixant par la suite sa base à Amsterdam. Elle a l'occasion d'y acheter une maison pourrie (cette acquisition est racontée dans quelques pages très drôles, car il y a chez cette dame d'apparence austère un certain humour), qu'elle revendra au centuple quelques décennies plus tard. Elle peut surtout y bénéficier de petites subventions culturelles. Il lui a fallu comprendre que la performance ne forme pas en elle-même un objet vendable. L'immigrée mettra longtemps à la rentabiliser, puis à en tirer un large profit. Mais ce sera en proposant aux collectionneurs des sous-produits, comme des photographies, ou en vendant à la publicité son image. L'argent tient ainsi un grand rôle dans «Traverser les murs». 

Suivent les douze années de collaboration avec Ulay, un performeur allemand avec qui elle va vivre et travailler. Difficile amalgame, d'autant plus que l'homme est coureur et qu'il n'aime pas trop jouer les princes consorts. Le lecteur sera surpris de découvrir à ce propos une Marina plutôt fleur bleue à la ville. C'est une sentimentale que les coups durs ne découragent pas. Ses douze années suivantes avec un Italien plus jeune qu'elle respecteront le même schéma, à la différence près qu'elle n'en fera pas son partenaire. Notons aussi que la femme ne rompra jamais totalement avec sa mère, même si c'est toujours pour subir son onde négative.

Préparations méticuleuses 

Beaucoup de place se voit bien sûr donnée aux performances, méticuleusement organisées à l'avance, comme le sont les installations de Christo et Jeanne-Claude. Il faut dire que celle avec Ulay sur la Muraille de Chine se situait encore au plus fort du maoïsme et qu'il s'agissait pour le couple de traverser des régions interdites. Mais les plus innocentes de ses actions exigent une intense préparation physique. Il faut dominer le corps. Pas question d'aller aux toilettes pour «The Artist Is Present»! D'où le recours à un véritable tourisme de la spiritualité. Quand Marina ne se retire pas chez les moines de l'Himalaya, elle est avec les aborigènes australiens ou les chamanes amazoniens. Elle s'inflige auprès d'eux initiations et épreuves, qu'elle répercutera des années plus tard sur ses disciples. Lady Gaga ou Jay-Z ont accepté d'elle bien des exigences pour pouvoir s'affirmer ses «groupies». Marina dirige aujourd'hui une quasi secte. Je me souviens d'avoir vu au Centre d'art contemporain de Genève des gens venus de l'Europe entière afin de trier pendant des heures des grain de riz. J'avais bien ri, ce qui m'avait fait mal voir... 

En fait, au bout de ce gros livre, le lecteur se dit qu'il existe deux Marina presque antagonistes. Il y a l'artiste, se prenant pour un gourou, et la femme, plutôt bonne vivante. Il est permis de penser que son art (mais tout le monde ne le juge pas comme tel!) naît de cette dualité. Ce qui les réunit, c'est la volonté d'aller jusqu'au bout de tous les sens en les aiguisant. Il faut selon elle vivre en état de perméabilité avec le monde. L’œuvre se termine du reste par les trois mots «tout est vie». 

(1) Assez masochiste, la mère de Marina exigeait qu'on lui arrache des dents sans anesthésie. Une autre forme de performance...

Pratique

«Traverser les murs», de Marina Abramović et James Kaplan, traduit par Odile Demange, aux Editions Fayard, 446 pages.

Photo (AFP): Un portrait très performatif de Marina, qui vit des sous-produits de ses performances.

Deux autres compte-rendus de livres suivent cet article.

Prochaine chronique le samedi 16 décembre. Tours consacre une rétrospective à Suvée, artiste méconnu de la fin du XVIIIe siècle.

 

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