Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Les palafittes suisses ont leur guide. Suivez Pierre Corboud

Crédits: Photo de couverture du livre

Les palafittes suisses sont inscrits au Patrimoine de l'Unesco depuis 2011. Du moins certains d'entre eux. Il leur manquait un guide, la particularité des pilotis restant malgré tout de se trouver sous l'eau. Donc peu visibles. L'ouvrage a paru, mais avec un certain retard. L'objet émane de la SHAS, ou Société d'histoire de l'art en Suisse. Il s'insère dans une collection au format livre de poche. Autant dire qu'il doit en respecter la formule. Précision. Concision. 

S'il y a quelqu'un à même de parle des palafittes, c'est bien Pierre Corboud, qui vient de prendre sa retraite de l'Université de Genève, ce qui ne l'empêche pas de continuer à plonger. «Le guide a été pensé pour répondre à toutes les questions, même s'il ne propose qu'une ouverture au monde lacustre.» La premier travail était de redéfinir de manière simple la chose et de préciser son contexte géographique, climatique et social entre 4500 et 800 avant Jésus-Christ. «C'est la fourchette admise sur le Plateau suisse.» Ailleurs aussi. Rappelons que le récent classement par l'Unesco, obtenu non sans mal, concerne aussi l'Italie du Nord et les pays germaniques, où l'âge du fer a duré un peu plus longtemps, avant l'arrivée du bronze. «En Allemagne du Sud et en Autriche, la limite se situe autour de 700.»

Vie sur terre 

Côté climat, tout change par ailleurs vers 800 (toujours av. J.-C., bien sûr!). «Nous avons une crise climatique, avec de basses températures et de nombreuses pluies.» Les eaux des lacs remontent. «Il faut abandonner les habitations riveraines, puisque les lacustres, contrairement au mythe développé au XIXe siècle, n'habitaient pas sur l'eau.» Très clairsemées («il faut imaginer des villages d'une centaine d'habitants»), les populations se déplacent légèrement. «Mais elles l'avaient déjà fait plusieurs fois, au rythme du niveau des eaux.» Une idée de plain-pied difficile à admettre pour le grand public. «La vision d'un monde de cabanes construites sur des planchers construits au dessus des lacs, née après la découvertes des premiers pilotis en 1853, n'a que lentement régressé.» Il y a eu des polémiques. «On admet aujourd'hui que les palafittes servaient de remblais.» 

Révélés à la fin du XIXe siècle lors d'un hiver particulièrement sec (il y en aura un autre en 1920-1921) ayant amené un retrait des eaux, les pilotis ont créé un rêve identitaire d'individus préhistoriques doux, organisés et égalitaires. L'image que la Suisse entendait alors projeter. Ces pieux n'en ont pas été mis à mal depuis. On a balisé les rives. Corrigé les eaux. L'urbanisation a galopé. Une protection accrue s'imposait. D'où l'idée d'un demande internationale de classement à l'Unesco, dont la préparation a duré des années. Le projet ne toucherait pas à la seule Suisse, comme prévu au départ, mais à l'ensemble de l'Arc alpin jusqu'à la Slovénie. Avec la multiplication des lieux à conserver que cela suppose. «Tout ne pouvait pas se voir retenu. Il existe en tout plus de mille sites.» Il a donc fallu procéder par sélection à des éliminations. «On a fini par aboutir au chiffre de 111, qui peut sembler magique. C'était en fait pour nous archéologues le minimum.» L'Unesco aurait préféré 100.

Imagination requise 

Quel est l'effet de ce classement? «Une protection plus efficace, même si la politique officielle en matière de fouilles a changé depuis les années 1980. Elle ne tente plus depuis cette époque de cacher les découvertes, certains cantons leur portant cependant davantage d'intérêt que d'autres. Le bénéfice Unesco porte sur le plan administratif davantage que sur celui des financements, hélas. Le but reste tout de même d'éviter la disparition de vestiges en bois fragilisés.» Ce résultat a été immédiat, du moins en théorie. «L'autre conséquence, qui n'avait pas été prévue, était une demande de tourisme.» Les palafittes sont devenus un produit culturel. Il fallait les «valoriser». «Nous devions imaginer des circuits sur place, où il y a par définition peu à voir si ce n'est la nature, et les musées.» Comme le dit Pierre Corboud, la visite d'un site lacustre exige «une bonne dose d'imagination». 

Le guide actuel, paru non sans mal, fait bien sûr partie de cette mise en valeur. «Il y a eu incitation de l'Office fédéral de la culture. Elle supposait un comité de coordination pour plancher sur les textes, qui seraient publiés en quatre langues, dont l'anglais. Pierre Corboud en a rédigé une bonne partie, les noms des contributeur restant anonymes. «Il fallait trouver un biais pour rapporter des faits de manière simple, avec des chapitres courts complétés par de petits encadrés.» Mais à qui s'adresse au fait cette brochure? D'abord aux membres de la SHAS, qui paient une cotisation annuelle leur permettant de recevoir les publications. Ensuite aux musées. Puis au grand public. Il y a tout de même 10 000 exemplaires tirés en français. Trouver la chose en librairie pose néanmoins problème. Cette solution ne s'est pas vue retenue. La SHAS a préféré confier ses livres à quelques musées, «avec une sélection assez exigeante.»

Le film à venir 

Et après la brochure? «Il faudra le film. L'été dernier, à Avenches, il y avait un spectacle intitulé «L'esclave et le hibou», une fiction réalisée en 3D avec des archéologues. Trois écrans. Ma fille en est sortie soufflée.» Pour Pierre Corboud, de telles reconstitutions sont souhaitables. «J'ai donc proposé un court-métrage sur les palafittes. Tournage prévu en 2018-2019. Ce sera l'occasion de faire comprendre aux spectateurs ce qui lui reste obscur, vu le peu de choses retrouvées." Jusqu'ici, il fallait à chaque fois beaucoup raconter à chaque fois pour que les auditeurs comprennent.

Pratique

«Les palafittes suisses», Swiss Coordination Group, Unesco Palafittes, édité par la SHAS, double numéro 987-988, 92 pages. En vente dans certains musées ou à commander à la SHAS, 2, Pavillonweg, 3012 Berne, tél. 031 308 38 38, site www.gsk.ch Courriel gsk@gsk.ch

Photo (Site des Trois-Lacs): Vue sous-lacustre des palafittes. Les visiteurs restent sur la rive.

Prochaine chronique le mercredi 12 juillet. Venise propose THE exposition de tapis à la Ca d'Oro: XVe et XVIe siècles...

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