Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Les Cahiers dessinés racontent "Le monde selon Topor". A redécouvrir

Crédits: Topor/Fragment de la couverture du livre

Cela fait vingt ans qu'il est mort, mais il reste encore au purgatoire. Roland Topor en sort timidement à la Bibliothèque Nationale, qui a bénéficié d'un don de son fils Nicolas. En France, les choses fonctionnent comme ça. La BN se montre terriblement sensible au petit cadeau. L'exposition bénéficie bien sûr d'un gros livre d'accompagnement, plutôt que d'un catalogue. Il semble logique que ce dernier se soit vu coproduit par «Les cahiers dessinés». C'est un gage de sérieux, de bienfacture et de bonne diffusion. 

Toute une nouvelle génération doit maintenant découvrir Roland Topor. Dans les années 70 et 80, l'homme se retrouvait pourtant partout. Le suractif donnait bien sûr des images fortes à la presse ou pour illustrer des livres. Mais ce mille-pattes avait aussi un pied au théâtre, comme auteur aussi bien qu'en tant que décorateur, et un autre au cinéma, où il était cette fois acteur ou auteur pour film d'animation. Il trouvait le temps de frayer avec les galeries en souvenir de son temps d'étudiant aux beaux-arts. Il lui arrivait de donner dans la publicité. D'écrire des romans. C'était enfin le co-créateur du mouvement Panique, où l'on retrouvait des gens de l'acabit de Fernando Arrabal, dramaturge et cinéaste aujourd'hui presque oublié, même s'il reste bien là à 84 ans.

Un angoissé 

Cette fringale, cette boulimie même découlait sans nul doute d'une angoisse. Les auteurs du catalogue (dont la commissaire Céline Chicha-Castex, au nom admirable) situent le traumatisme dans la petite enfance. Né en 1938 dans un famille d'origine juive polonaise, le bambin est caché pendant la guerre en Savoie. Il retrouvera les siens vivants, mais inquiets. Il faut profiter de l'instant présent. Topor aimera toujours faire la fête, qui rassure provisoirement. L'argent lui glissera des doigts. D'où son acceptation de n'importe quelle commande, parfois exécutée à toute vitesse, en recyclant une vieille idée. Dans le texte liminaire (et de loin le meilleur de l'ouvrage), Frédéric Pajak nous dit bien qu'il y a à boire et à manger dans l’œuvre de cet homme qui aura beaucoup bu, et en bonne compagnie. 

Les illustrations de l'ouvrage correspondent à l'exposition, tout en retraçant le parcours brouillon de Topor. Le dessinateur a aussi bien collaboré à «Bizarre» qu'à «Hara-kiri», pour lequel il a donné la légendaire figure de l'homme s'enfonçant un point dans le visage. Il y a aussi eu «Kamikaze», «Libération», le Palais de Chaillot ou l'Opéra de Munich. Plus les travaux personnels. De quoi s'y perdre, et Topor s'y est parfois perdu. Mais le lecteur (ou le visiteur) sentira le bouillonnement intellectuel d'un monde que l'ordinateur et la tablette n'avaient pas encore lobotomisé. Les années 1960 et 1970 allaient vers une libération, bien loin du retour au puritanisme actuel. Autant dire que ces décennies apparaissent déjà très anciennes. Ceux qui ont connu cette époque sont des survivants.

Des textes de bons élèves 

Les dessins choisis se révèlent souvent excellents. Les textes (à part celui de Pajak, percutant et concis) sentent en revanche le bon élève. Quand Alexandre Devaux, co-commissaire, raconte «l'aventure artistique de Topor», il nous en apprend beaucoup sur l'homme, tout en nous ennuyant un peu. C'est correct, mais terne. L'artiste devient un sujet d'étude presque académique. Idem pour les autres contributions. La poussière des bibliothèques a produit son effet. Dommage...

Pratique 

«Le monde selon Topor», sous la direction d'Alexandre Devaux et Céline Chicha-Castex, co-édité par la BNF Editions et Les Cahiers dessinés, 240 pages. L'exposition de la BN, sur le site François-Mitterrand (qui n'est pas bien joyeux non plus) dure jusqu'au 16 juillet. Site www.bnf.fr avec les détails pratiques.

Photo (Topor/Couverture du livre): L'un des dessins caractéristiques de Topor, qui a aimé tronçonner les corps.

Texte intercalaire.

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