Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Les albums photographiques de Dubuffet sont publiés

Crédits: ADAGP

C'est le genre de livre qu'on n'a pas intérêt à se laisser tomber sur le pied. Oblong, toilé rouge, «Les albums photographiques de Jean Dubuffet» pourrait sans peine vous caler une commode bancale ou maintenir votre porte d'entrée grande ouverte. C'est gros et c'est lourd. Avec ses 820 pages, cet ouvrage offre la reproduction des quatorze recueils où le peintre français (1901-1985) a réuni «de 1948 à 1970 environ» sa documentation sur les artistes bruts. Ces registres ont fini à Lausanne avec la collection, sans cesse enrichie depuis par de nouveaux arrivages extérieurs, au 11, avenue Bergières. Les Folies Bergières, en quelque sorte. 

C'est ce musée, aujourd'hui piloté par Sarah Lombardi, qui édite cette énorme chose. Elle déboule dans les librairies après l'«Almanach de l'Art brut», paru en 2016. Il s'agit d'exploiter et de faire connaître les archives de l'institution. Depuis leur origine, ces albums ont bien sûr perdu beaucoup de leur force subversive. L'art brut est entré dans les musées. Il se retrouve sur le marché de l'art, avec le système de vedettariat que cela suppose. Il n'en allait pas ainsi quand «à partir de 1945, Dubuffet mandate des professionnels de la photographie d'art réputés sur la scène parisienne, tels Henri Bonhotal ou Emile Savitry, pour photographier des productions se situant en marge du champ officiel de l'art», comme l'explique dans son avant-propos Sarah Lombardi. La collection en germe ne correspondra d'ailleurs pas tout à fait au résultat de cette quête pionnière. Il s'agit plutôt là d'une banque d'images. Certains artistes ne se verront finalement pas retenus. Il y a donc ici des HC qui ne signifient plus «hors catalogue» mais «hors collection».

Dessins d'enfants 

Beaucoup d'auteurs ont écrit un article liminaire. Si l'on ne retrouve pas ici Lucienne Peiry, ex-directrice détrônée du musée, il y a son premier directeur Michel Thévoz, qui donne le «mode d'emploi». Suivent Baptiste Brun et Jean-Hubert Martin, l'homme ayant contribué à la reconnaissance des créateurs africains ou océaniens actuels. Nicolas Garnier, Karolina Ziebinska-Lewandowska et Jérôme Pierrat complètent l'éventail. Il n'y plus qu'à passer au feuilletage, à mon avis fastidieux, des quatorze albums. Le lecteur y retrouvera des noms aujourd'hui célèbres, mais inconnus avant 1960 comme Adolf Wölfli, Jean Tripier ou Aloyse. Plus des dessins d'enfants, considérés au final comme ne relevant pas de l'art brut. Ces chers petits risquaient de se conformer par la suite aux normes esthétiques en vigueur... 

Ce pavé (sans mare) sort alors qu'Arles propose une exposition intitulée «Jean Dubuffet, L'outil photographique» aux Ateliers de Forges. La presse en a abondamment parlé. L'accrochage se situe dans la partie des anciens Ateliers SNCF réservée à la Fondation Luma. Il faut bien présenter ses hommages à Maja Hoffmann. Notons que la chose doit venir en 2018 à l'Elysée de Lausanne. On peut s'étonner de l'endroit, alors que la Collection de l'art brut existe, très à l'aise dans la même ville, mais c'est comme ça.

Un faux mépris de la photo

Le propos apparaît ici à la fois identique et différent. A Arles, il tourne autour de l'usage que le peintre faisait du 8e art, qu'il feignait non sans hypocrisie de mépriser. Officiellement, la photo fournissait «une image conventionnelle de la réalité objective imposée par la norme collective.» Mais il était bien content d'en disposer pour garder l'image de ses œuvres et vérifier ensuite leur circulation sur le marché international. Il entretenait même, depuis 1959, un secrétariat en charge de vérifier que tout aille bien. L'art brut n'apparaît du coup qu'incidemment dans cette manifestation appelée à durer en Provence jusqu'au 24 septembre. Voilà qui est dit.

Pratique

«Les albums photographiques de Jean Dubuffet», sous la direction de Sarah Lombardi et en collaboration avec Vincent Monod, 820 pages, coédité par la Collection de l'art brut et 7 Continents en partenariat avec les Rencontres d'Arles, la Fondation Dubuffet et le Musée de l'Elysée.

Photo (ADAGP): Jean Dubuffet portraituré dans l'une des pièces monumentales qu'il multipliera dans les années 1970.

Ce texte intercalaire suit immédiatement celui sur le livre consacrés aux écrits esthétiques de Ferdinand Hodler.

 

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