Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le roman suisse de 2017? Mais "Petit Brume" de Jean-Pierre Rochat!

Crédits: RTS

C'est un drame paysan, comme on les a longtemps aimés en Suisse. Ou plutôt non. Il s'agit d'une tragédie. «Petite Brume» de Jean-Pierre Rochat respecte du reste les trois règles du genre. Tout se passe dans la même ferme romande en un seul jour, le 12 avril. Une unique action mène à un lent résultat, prévisible et inéluctable. Le personnage principal, dont le lecteur suit le discours intérieur, assiste à la vente de sa ferme et de son bétail. Faillite. Il ne lui restera selon lui qu'à mourir quand son dernier bien sera parti. Suicide. Se pendre ou se noyer demeure depuis toujours la seule solution de l’agriculteur ruiné, et Jean le sait. On dit que les Suisses émigrés jadis en Amérique préféraient se tuer plutôt que de rentrer un jour la tête basse au pays 

Comment les choses ont-elle commencé? Bien avant l'ouverture du récit! Jean a rencontré Frida. «Elle venait de loin, je la connaissais pas, mais tout de suite, quand j'ai dansé avec elle j'ai senti qu'elle m'envahissait, une présence inattendue qui répondait à notre quête sentimentale.» Tout est bien allé longtemps. Deux enfants sont nés. Et puis voilà... Frida est partie au Canada avec le secrétaire communal. Un divorce ruineux. Ensuite la dégringolade sur trois ans. «D'un coup tout le monde voulait de l'argent, comme des chiens affamés, ils allaient bouffer ce que j'avais, sous les yeux de tous, amis ou pas.» L'épilogue va donc se jouer aujourd’hui, à la criée. «Vente aux enchères publiques au lieu-dit Combe du Droit.» «Cantine sur place», précise l'annonce. Le trivial et le burlesque ont leur part dans «Petite Brume». Comme dans la vie...

Les vaches et le cheval 

Durant ce court roman, le discours de Jean Grosjean va zigzaguer entre la cour de ferme, où le commissaire priseur Elias Schwarz brade instruments aratoires, poules et bétail, un passé idyllique et un avenir bouché. Il y a bien Irina, l'une des deux assistantes de Schwarz, qui fait les yeux doux à cet homme vieilli. Mais elle ne peut offrir au mieux qu'une rémission. «Que vais-je devenir après? Mais rien!» Leïla est vendue. Puis Thérèse. Puis Myrtille. Des vaches possédant chacune leur personnalité. Leur caractère. Leur histoire. Tout à la fin vient «Petite brume». Le cheval et le compagnon. Jean sent, Jean sait que la bête n'intéresse que les bouchers, vu son âge. Ce sera la cavalcade finale. L'échappée belle. La mort pour l'un et un ultime refuge pour l'autre. 

«Petite Brume» est un roman magnifique, ce qui n'étonnera pas ceux qui ont déjà lu du Jean-Pierre Rochat. Cet homme d'aujourd'hui 64 ans est notamment l'auteur de «L'écrivain suisse-allemand» (2013). Il y a non seulement là une densité permettant de ramasser, en à peine plus de cent pages, un récit foisonnant, mais une écriture. Un vrai sujet, surtout, bien traité dans la mesure où Jean-Pierre Rochat est aussi fermier. «Petite Brume» détonne du coup dans la littérature romande il s'écrit tant de mots pour ne surtout rien dire, ou alors des fadaises.

Cinquante ans de déclin paysan

Racontée sur un ton rageur, cette journée dramatique résume en effet cinquante ans de déclin paysan dans un pays dont l'animal totémique était pourtant la vache. Je me souviens. Jusqu'aux années 1960, l'agriculteur restait l'idole nationale. La Suisse adulait ceux qui cultivaient jusqu'aux pentes des montagnes. Et puis de nouvelles générations technocratiques sont venues. Le lien avec la campagne s'est rompu. La culture à l'ancienne a fait place à l'agro-alimentaire, tandis que le sol se vérolait de routes et de villas. Dans les années 1970, on disait encore des paysans helvétiques qu'ils formaient «les jardiniers du paysage.» Ils ne sont désormais plus rien, comme partout en Europe. Ces symboles déchus n'ont donc plus qu'à disparaître. On leur demande en plus de le faire sans bruit. Il fallait bien un livre qui crie un peu, même si c'est sans doute dans le vide.

Pratique 

«Petite Brume», de Jean-Pierre Rochat, aux Editions d'Autre Part, 109 pages.

Photo (RTS): Jean-Pierre Rochat dans sa ferme.

Prochaine chroniquele dimanche 21 janvier. Sébastien Kohler présente ses ambrotypes au Musée suisse de l'appareil photographique de Vevey.

 

 

 

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