Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le photographe Olivier Christinat donne ses "Nouveaux souvenirs"

Crédits: Olivier Christinat

Il a donné des «Apocryphes», créé des «Lignes de fuite» et raconté des «Histoire sans titres». Aujourd'hui, Olivier Christinat propose ses «Nouveaux souvenirs». Véronique Mauron s'en étonne dans son texte liminaire. «Comment des souvenirs peut-ils être nouveaux?» L'explication semble pourtant logique. Chaque jour en amène son lot d'autres. Ils finissent par s'empiler dans la mémoire, quitte à parfois se déformer un peu. Pas étonnant, dans ces conditions, si certaines de photographies en couleurs du Vaudois sont des images aplaties. La profondeur de champ habituelle s'est vue chamboulée à la prise de vue, puis à nouveau au moment d'une sélection supposant de sévères recadrages. 

«C'est un série que j'ai commencée en 2010», explique Olivier Christinat, dont l’œuvre aura connu bien des mues depuis ses débuts dans les années 1980. Le Lausannois créait alorsen laboratoire d'étranges portraits imaginaires en noir et blanc. «Je voulais sortir du studio. Travailler sans mise en scène. J'avais besoin d'un profond changement après avoir arrêté ma pratique personnelle pendant sept ans.» L'homme éprouvait le besoin de trouver une nouvelle voie, que ses confrères n'auraient pas encore trop empruntée. «Pourquoi refaire ce que d'autres réussissent déjà bien?» L'artiste avait l'impression d'être arrivé au bout de ses expériences précédentes, qui lui avaient valu un bel écho national et international.

Prendre de la distance 

Reste qu'il n'est pas facile de recommencer à zéro. «Je devais trouver un langage qui me soit propre.» La seule chose claire, au départ, est qu'il découlerait d'un travail effectué dans la rue. «J'ai décidé de prendre, au propre, de la distance. Je m'éloignerais autant que possible du sujet, pour autant qu'il y en ait un.» Les «Nouveaux souvenirs» sont issus d'Italie, de Lausanne, de Genève et surtout (environ les deux tiers) du Japon, pays dont il ne parle pas la langue. «Mon épouse est Japonaise, nous avons un fils, mais je ne me suis jamais mis à l'apprentissage des signes, des sons et des mots. La chose me rend étranger à l'environnement, dont le sens m'échappe en grande partie. Plus encore qu'à qu'un touriste, sans doute.» 

Posté en haut des immeubles, faisant plonger son objectif dans la foule ou le braquant au contraire sur un passant solitaire, Olivier Christinat a décidé de «se mettre à la merci des bonnes volontés du hasard.» Une attitude qui lui convient totalement en ce moment. Pas de modèle ou d'interlocuteur. «Je prends une photo ou je ne la prends pas.» Il n'existe pas ici d'échec flagrant. «La réalité forme une suite ininterrompue de de petits accidents, ce qui me fascine toujours.» Olivier devient ainsi le "paparazzo des anonymes", dont le visage se distingue rarement sur ses clichés. Ou bien ils sont trop loin, et ce sont des silhouettes, ou bien ils deviennent si proches qu'ils se perdent dans le flou. «Pour eux, je reste de toute manière invisible.»

La civilisation du bonheur

On pourrait s'en douter. «Il n'y a ici aucune situation extraordinaire.» Rien d'anecdotique non plus. Pas d'histoire racontée, par conséquent. «J'aime laisser la porte ouverte à l'avant et à l'après.» Voilà qui exclut le dramatique comme le burlesque, qu'affectionnent pourtant les photographes. «J'avais plutôt envie de montrer notre civilisation du bonheur, qui existe parallèlement. Il faut bien en laisser une trace aussi. Dans les pays montrés allusivement, les gens vivent en paix, et il se pourrait que cela ne dure pas toujours.» Pour Olivier Christinat, cette réalité fait partie du fameux devoir de mémoire. «Ce qui va bien mérite selon moi autant d'attention que les choses n'allant pas.» Les images n'en débordent pas pour autant de joie de vivre. On a plutôt envie de parler de calme. 

Avec son stock de prises de vue, le photographe s'est par la suite imposé un gros travail de sélection. «Que garder et comment mettre ensemble des images faites dans des endroits très divers?» Il lui a fallu construire des enchaînements afin de créer un livre où tout doit sembler couler naturellement. «A un certain moment, j'avais pensé à un fil très logique. Trop, sans doute. La progression devenait immédiatement lisible.» L'aléatoire d'images saisies au vol, volées presque, se perdait. Il n'y avait plus d'humeur vagabonde. Or il fallait tout de même soutenir l'attention du regardeur sur plus de 250 pages, «même s'il est clair que j'ai imaginé une personne feuilletant l'ouvrage de temps en temps.» A elle de voir au fil des jours les rapprochements créés par le fameux écrasement des images, où la profondeur du champ niée crée des superpositions spatiales inattendues.

Une souscription 

Il a après fallu publier le livre, alors que les albums de photo sont déjà très nombreux. Olivier Christinat a lancé une souscription. Il a connu des moments de découragement. Certains auteurs ont été sollicités, comme Véronique Mauron, déjà citée. D'autres textes sont dus à Claude Reichler et Marco Constantini, qui se livrent à beaucoup de citations savantes. Tatyana Franck a rédigé la préface. C'est pour elle une manière d'adouber ce qui ne connaît pas forcément les cimaises du Musée de l'Elysée, où l'on a déjà vu Olivier Christinat à d'autres occasions. La directrice parle joliment dans sa présentation de «beauté passant incognito.»

Pratique 

«Nouveaux souvenirs», d'Olivier Christinat, aux Editions art&fiction, 289 pages.

Prochaine chronique le lundi 14 août. Morges réunit à nouveeau Audrey Hepburn et Hubert de Givenchy.

 

 

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