Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/La porcelaine de Nyon selon Grégoire Gonin, ascension et chute

Crédits: Valérie Belin/Château de Nyon

Coup double. Il y a quelques semaines paraissait le livre de Roland Blaettler sur les collections de porcelaine du Château de Nyon, dont je vous ai déjà parlé. Aujourd'hui sort «Redécouvrir la porcelaine de Nyon (1781-1813)» de Grégoire Gonin, qui en constitue un complément. Il ne s'agit plus de questions stylistiques ou de problèmes d'inventaire, mais de la «diffusion et réception d'une artisanat de luxe en Suisse et en Europe du XVIIIe siècle à nos jours». Disons pour faire simple que l'auteur fait de l'histoire économique, en traitant trois aspects. Il y a l'épopéee d'une manufacture fermant boutique il y a deux siècles, faute de débouchés. Une redécouverte amenant à la constitution de collections identitaires. Et enfin le récit d'une chute commerciale. Un service en vieux Nyon ne vaut aujourd'hui presque plus rien. 

Grégoire Gonin, dans quel cadre se situe votre travail, aujourd'hui édité par Alphil?
C'est une recherche privée, suscitée par mon intérêt pour le sujet. Au départ, je pensais me limiter à un article pour les Amis suisses de la Céramique, qui ont un bulletin annuel d'environ 80 pages. Le président de l'association est décédé. Il y a eu une vacance. Et je me suis rendu compte que le texte prenait de l'ampleur, alors que j'aurais dû me limiter à 40 000 signes. J'en avais dix fois plus... Je me suis dit que j'en ferais une publication thermocollée, à distribuer aux personnes intéressées. Puis j'ai pensé qu'il fallait tenter l'aventure du vrai livre illustré. Il a failli sortir chez Cabédita, qui s'occupe d'histoire locale. Alphil, de Neuchâtel, me semblait plus adéquat. La maison s'occupe notamment d'histoire économique, ce qui correspondait au propos. Hans Ulrich Jost, qui constitue une autorité morale, m'a écrit une préface. J'avais l'air sérieux. Il ne restait plus qu'à trouver le financement. Je dois dire qu'à une exception près, les fondations sollicitées ont réagi positivement. 

Quel était au départ votre propos?
Différent de celui du livre de Roland Blaettler, avec qui j'ai souvent parlé. Je voulais mettre fin à l'amateurisme entourant l'histoire financière de la manufacture de Nyon. Edgar Pélichet a publié en 1973 un ouvrage faisant toujours référence. Il avait le monopole de la parole en tant que directeur du Château de Nyon et de l'Ariana genevois. Mais ce notable, avocat radical entiché de culture, a surtout créé des mythes qu'il s'agit aujourd'hui de dépasser. Il fallait conférer à la fabrique historique une assise textuelle et contextuelle. C'est ce que j'ai tenté de faire, en m'aidant d'un mémoire de 1997, resté inédit, de Laurent Droz. Ce qui resterait maintenant à envisager, c'est l'exposition permettant d'opérer une synthèse visuelle des découvertes récentes. 

L'ouvrage se découpe en trois épisodes.
Ce sont les trois vies de la porcelaine de Nyon. La première raconte l'histoire de la dernière des entreprises du genre fondée au XVIIIe siècle en Europe. Pourquoi Nyon? Des entrepreneurs se lancent, alors que le marché local reste presque nul. Il leur faut compter sur Genève, qui entrera vite dans des difficultés économiques suite à la révolution de 1782, et sur l'étranger. Les grosses commandes arriveront fatalement de l'extérieur. La fabrique produit un artisanat de très haut luxe. Une tasse peinte avec un peu de soin, j'ai calculé, correspond au salaire mensuel d'un pasteur. Or il s'agit d'une fabrique faisant travailler trente ouvriers, ce qui apparaît considérable pour l'époque. On a dit qu'elle n'avait duré de trente ans. Le miracle, c'est en fait qu'elle ait tenu trois décennies dans une conjoncture financière aussi défavorable. 

Le second épisode se situe deux générations plus tard.
Nyon abandonne la porcelaine en 1813. Elle tombe vite dans l'oubli. Cette vaisselle ressurgit dans la seconde moitié du siècle. L'article le plus ancien que j'aie retrouvé date de 1868. ll faut encore attendre longtemps avant que le connaissance se reconstitue. Les pièces présentées à l'Exposition Nationale suisse de 1883 restent encore mal décrites. Un petit boom se produit après celle de 1896, à Genève. En 1904, nous avons l'acte fondateur. Ce sont les recherches publiées par Aloys de Molin auxquelles il faut revenir au lieu de suivre les inventions d'Edgar Pélichet. 

Le vieux Nyon devient ensuite un objet de collection...
...et il le restera jusque vers 1980. La bourgeoisie s'approprie un signe distinctif de l'ancienne aristocratie. Les pièces aux guirlandes, aux bleuets ou aux papillons quittent les armoires des vieilles familles pour entrer dans le vitrines des nouveaux riches. Collectionner du Nyon, comme en Suisse alémanique acheter du Vieux Zurich, devient un signe de distinction. Un capital culturel, mâtiné de signe identitaire. Une vive concurrence s'installe entre les acquéreurs. Les prix flambent après 1920. 

Depuis 1980, c'est la chute.
Une descente de plus en plus rapide. Les modes de vie ont changé. Les vitrines ont disparu des appartements. La transmission ne s'opère plus entre les générations. Après Mai 68, un mode de vie bourgeois a peu à peu disparu, sans violence. Il y a eu une déperdition des connaissances. Une mutation du goût. Chez les quelque quarante collectionneurs visités au cours de mes recherches, les porcelaines de Nyon se trouvaient presque toujours dans des cartons bien fermés. Lente au départ, la descente commerciale s'est accélérée ces dernières années. J'ai pris comme références la vente de 2008 et celle de 2014, avec des pièces provenant de la collection Jacques Salmanowitz. Les prix ont été une divisés par quatre en six ans. En 2014, chez Koller à Zurich, ne se sont en fait manifestés que trois clients, dont logiquement le château de Nyon. Je publie à la fin l'évolution commerciale de pièces vendues plusieurs fois au cours des XXe et XXIe siècle. Le record de baisse atteint 98 pour-cent. De 20 000 francs, on est passé à 400 francs, et je n'ai pas tenu compte de l'inflation. 

Nyon peut-il remonter la pente?

C'est ce que le petit monde intéressé me demande... Certains arts décoratifs se retrouvent au fond du trou. Les derniers clients disparaissent. L'intérêt pour ce qui est beau subsiste. On le constate par des événements comme les Journées du patrimoine. Mais le voir a remplacé l'avoir. La belle vaisselle, l'argenterie ancienne (on pourrait dire la même chose pour celle de Lausanne que pour la porcelaine de Nyon) a quitté le quotidien. Il faudrait rallumer la passion pour l'artisanal, le bien fait et le durable. Cela supposerait de «dénumériser» notre environnement. De revenir au réel. Il y aura peut-être un jour une réaction. Mais elle risque de rester très minoritaire.

Pratique

«Redécouvrir la porcelaine de Nyon (1781-1813)», de Grégoire Gonin aux Editions Alphil, 126 pages.

Photo (Valérie Belin/Château de Nyon): Une tasse caractéristique de la production de Nyon.

Prochaine chronique le dimanche 28 mai. Nous partons pour la Maison d'Ailleurs à Yverdon.

 

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