Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/L'agence photo a 70 ans. "Magnum Manifeste" en refait l'histoire

Crédits: Magnum/DR

L'agence de photos Magnum est née en 1947. Comme tous les dix ans, des livres et des expositions (il y a cette fois même une vente aux enchères sur le site de la coopérative) marquent l'anniversaire. Il s'agit de rester original, ce qui devient difficile. L'«opus magnum», puisque le nom choisi au départ faisait allusion aussi bien au champagne qu'au revolver et au neutre de l'adjectif latin signifiant «grand», me semble l'énorme livre paru chez Actes Sud. Publié sous la direction de Clément Chéroux, «Magnum Manifeste», ne constitue pas un album d'images supplémentaire. L'ouvrage entend refaire l'historique de l'agence, tout en dégageant ses principes de fonctionnement, qui ont évolué avec le temps. 

La légende veut que l'agence ait été fondée après un déjeuner au Museum of Modern Art de New York au printemps 1947. «C'est un début avantageux qui, peu de temps après la première rétrospective des photographies de Cartier-Bresson dans ce même lieu, permet d'auréoler l'agence du panache de l'une des plus prestigieuses institutions muséales au monde», explique dan son texte Chéroux, qui a passé, en tant que conservateur photo, du Centre Pompidou au San Francisco Museum of Modern Art. S'appuyant sur les récents travaux de Clara Bouveresse, qui vient de soutenir une thèse sur Magnum, l'historien se montre dubitatif. Rien ne le prouve. Pas un mot clair des cinq fondateurs (on oublie toujours Bill Vandivert, parti dès 1948). Déposé par un avocat, l'acte officiel date du 22 mai 1947. Il reflète avant tout les idées de Robert Capa. Les intentions allaient alors au-delà d'un centre de création et de diffusion d'images.

A la conquête du droit d'auteur

Magnum est né au moment où la télévision commençait sa fantastique ascension aux Etats-Unis, concurrençant toujours davantage les magazines. L'entité n'entendait pas moins donner leur liberté à ses membres, vus comme des créateurs. C'est une conquête du droit d'auteur face aux éditeurs photo régnant alors sur la presse. Il n'en faut pas moins vivre. Celaa demeurera la question récurrente jusqu'à nos jours. Magnum va commencer par proposer des séries formant des récits. Il y aura, en marge de l'actualité, des reportages collectifs, comme «Generation X» en 1951. Il montre les gens de 20 ans n'ayant que peu connu la guerre. Pour Chéroux, il y a là "un humanisme". Très différents entre eux (qu'il y a-t-il de commun entre le flamboyant Capa et le très réservé Cartier-Bresson?), les membres de Magnum montrent ce qui rapproche les gens.

L'agence, dont la survie a toujours tenu du «miracle», ses membres acceptant parfois pour vivre de lucratifs travaux de commande, a connu par la suite des «crises successives lui permettant de se refonder.» D'où une réputation de réussite héroïque. Les frictions tiennent parfois au choix des membres. D'une demi-douzaine au début, ils ont crû par cooptation (ce qui ne pousse pas toujours à l'originalité) pour devenir aujourd'hui 91. Peu de femmes. Presque que des Blancs. Une élection non consensuelle peut provoquer le drame. Directeur de Magnum en 2013, Martin Parr a commencé par créer la polémique en 1994. L'Anglais se moquait de la sacro-sainte neutralité journalistique. Il faut aussi noter, ce que le livre ne fait pas, que des figures aussi fortes que Mary Ellen Mark, James Natchwey, Marc Riboud ou Sebastião Salgado ont fini par rendre leur tablier. Trop à l'étroit dans le genre.

Un goût pour les marginaux 

Clément Chéroux, qui laisse la plume à Clara Bouveresse pour ce qui historique ou factuel, voit un tournant dans le style Magnum vers 1968. La date n'apparaît pas anodine. Elle correspond à un bouleversement social. Désormais, ce n'est plus ce qui rapproche, mais ce qui divise les humains le plus important. Un travail considérable se voit effectué sur les marginaux. «Cette fascination pour l'altérité s'inscrit toujours dans une recherche sur l'universalisme, mais elle s'élabore désormais en creux.» N'empêche que Magnum devient peu à peu historique! Le temps des rétrospectives débute, alors que les livres ne se contentent plus de refléter les grands travaux personnels du moment. «Le bastion des photographes les plus artistes de l'agence, jusque là plutôt minoritaire, prend de l'ampleur.» Il faut dire que la photo, jusque là essentiellement reproduite par les médias, devient un objet d'exposition et de collection. 

Tout cela se voit montré, dans un gros volume aux pages de papier glacé, sous une forme assez austère. Le lecteur ne doit pas s'attendre à des belles images, connues ou non, reproduites en grand. Les auteurs ont privilégié le document: tapuscrit, pages de journaux ou de livres avec la présentation d'époque. Il y a beaucoup de témoignages écrits. Celui qui tient en mains (il en faut bien deux, vu le poids!) «Magnum Manifeste» se trouve dans la cuisine de l'agence et non dans salle à manger. Intellectuellement, la chose peut paraître intéressante. Esthétiquement, elle reste bien sûr décevante. Certaines images sont reproduites en tout petit. Noirs ou blancs, les fonds deviennent énormes. Ils choquent par leur importance. Bref, l'ouvrage ne joue pas sur la séduction.

Investisseurs extérieurs 

Où en est Magnum aujourd'hui? Tout va vite. Il y a donc eu des événements depuis la sortie de presse de ce gros album. Jugez plutôt. Je reprends des nouvelles du 15 juin 2017. La coopérative s'apprêtait à accueillir deux investisseurs extérieurs. Une première. Il s'agissait de Nicole Junkermann, co-fondatrice du site de poker et de paris sportifs Winamax, et de Jörg Mohaupt, sur qui rien ne se voyait précisé. On parlait d'un «coup de pouce financier» devant aider «aux opportunités créées par les nouvelles technologies». Cela peut sentir le soufre, mais le P-DG David Kogan aimerait que Magnum puisse un jour fêter ses 100 ans. Ses membres devaient se réunir la dernière semaine de juin. Je n'en sais pas davantage.

Pratique 

«Magnum Manifeste», sous la direction de Clément Chéroux en collaboration avec Clara Bouveresse, aux Editions actes Sud, 416 pages.

Photo (Magnum/DR): Photo de famille des membres de la coopérative lors de la réunion annuelle de 2016.

Prochaine chronique le jeudi 6 juillet. Les Musée d'Orsay montre les portraits de Cézanne.

 

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