Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Je couche toute nue", dit Camille Claudel à Auguste Rodin. Et alors?

Crédits: Photo tirée du film de Jacques Doillon

C'est toujours la même histoire. Films, pièce de théâtre, livres, ballets, le public devrait la connaître par cœur. Notez que dans le cas présent, cela lui serait bien utile. «Je couche toute nue» (difficile de faire plus racoleur comme titre!) se contente des seules pièces du dossier pour raconter l'affaire Auguste Rodin-Camille Claudel. Aucune note de bas de page. Pas de biographies «in fine». Voilà qui semble pour le moins exigeant. Si chacun voit bien qui est le sculpteur, dont la France célèbre en 2017 les 100 ans de la mort, si Camille a vu ouvrir son musée à Nogent-sur-Seine en mars dernier avec 43 œuvres autographes, qui a jamais entendu parler de Léon Lhermitte, de Paul Adam, de Roger Marx ou de Matthias Morhardt, mort en 1939? Un homme qui fut journaliste à la «Tribune de Genève»... Les quatre, et bien d'autres correspondants, sont pourtant les auteurs de lettres choisies et publiées par Isabelle Mons et Didier Le Fur. 

Tout commence ici bien avant le début de l'histoire, avec un billet de Rodin à Rose Beuret daté 1871. C'est sa compagne aux allures de servante. C'est la mère de leur fils, jamais reconnu et dont il ne s'occupera à aucun instant. Camille apparaît en 1884, déjà rodée à la tâche. Elle devient l'élève, puis l'assistante, la praticienne et enfin la maîtresse. Il semble qu'au cours de leur relation en dents de scie, ils aient eu deux enfants, dont elle avortera. Le lecteur le déduit d'une lettre tardive de Paul Claudel, qui joue dans le livre, comme la vie réelle du reste, le rôle de Tartuffe. A l'instar du personnage de Molière, ce dévot utilise chaque reproche justifié qui lui est fait pour jouer les Christ aux outrages. En attendant, à Rodin toute la gloire. Camille reste un peu dans l'ombre. Cette perfectionniste produit par ailleurs peu et son caractère, à la lire, ne devait pas se révéler facile.

Un collage bien fait

Il y a une rupture, puis une seconde. L'artiste est volage. Camille sombre peu à peu dans une folie bien réelle. Ses missives de fausse persécutée voient partout des complots tramés par les protestants, les Juifs et les francs-maçons. Plus Rodin, évidemment! «Ne montre ma lettre à personne, méfie-toi des suppôts que l'on soudoie», écrit-elle dès 1909 à Paul Claudel. Camille finit pas se séquestrer dans son atelier crasseux. L'internement semble inévitable. Il intervient en 1913. Dans le public se trouvent cependant des gens pour la défendre, dont Paul Vibert, qui travaille pour le journal «Le grand national». L'asile ne se referme pas moins sur la malheureuse, qui y passera trente ans à la grande satisfaction de sa mère, dont la correspondance donne la chair de poule. Le médecin ne fait pas non plus dans la dentelle. Il se nomme du reste le Dr Truelle. Le livre se termine en 1951, huit ans après la mort de Camille, avec sa première exposition au Musée Rodin et les faux remords de Paul Claudel, aussi cabot que les acteurs de ses pièces. 

Le collage se révèle bien fait. Il résulte d'une sélection habile. Certaines pièces sont semble-t-il inédites. L'ouvrage tombe en plus au bon moment. 2017 ne marque pas que le moment des célébrations du centenaire et l'ouverture du musée. En ce mois de juin sort le film de Jacques Doillon consacré aux amants terribles de la sculpture française. Un four à Cannes il y a quelques jours. Vincent Lindon tente d'y ressembler à Rodin et Izïa Higelin à Camille. Que voulez-vous? Il fallait bien rajeunir le mythe incarné par Gérard Depardieu et Isabelle Adjani en 1988.

Pratique

«Je couche toute nue» (les mots sont tirés de la seule lettre un peu érotique), Textes réunis par Isabelle Mons et Didier Le Fur, aux Editions Slatkine & Cie, 400 pages.

Photo (LDD): Le couple Rodin-Claudel incarné par Vincent  Lindon et Izïa Higelin.

Ce texte est immédiatement suivi par une sélection de livres.

Prochaine chronique le lundi 13 juin. La Fondation Bodmer se consace à d'autres amants terribles, Germaine de Staël et Benjamin Constant.

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