Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Jan Blanc publie son pavé sur un Van Gogh "sans Dieu ni maître"

Crédits: RMN/Musée d'Orsay, Paris

Encore Van Gogh! Eh oui... Les livres de Citadelles & Mazenod ne s'intéressent qu'à ceux qu'elles nomment depuis longtemps «les phares». Autant dire à des gens ayant éclairé leur époque. Il y a eu Sandro Botticelli, Piero della Francesca ou Palladio, mais aussi Monet, Millet ou Gauguin. Le Néerlandais s'imposait donc dans la série, qui bénéficie de publications poids lourd. Chaque ouvrage doit peser dans les cinq kilos, ce qui en rend la consultation pénible. Difficile d'emmener en voyage ce que les Anglo-saxons nomment des «coffee table books». Dur aussi de lire un texte un tant soit peu charpenté, quand il orne d'un peu de gris un album de photographies colorées en zigzaguant entre les images. 

L'actuel Van Gogh propose pourtant un parti-pris nouveau, l'athéisme. Jan Blanc, le jeune doyen de la Faculté de lettres de Genève, qui avait déjà donné un beau Vermeer pour Citadelles & Mazenod, a en effet choisi de sous-titrer son pavé (dans la mare) «Ni Dieu, ni maître». L'universitaire fonce bille en tête contre des idées depuis longtemps reçues. Pour le grand public, et celui-ci se révèle vraiment très grand pour Van Gogh, ce ministre du Saint-Evangile raté est «un artiste religieux, voire un mystique ou un martyr». Les amateurs suivent en cela beaucoup d'historiens, de critiques, de romanciers ou de cinéastes. Van Gogh a aussi bien été mis en images par Vincente Minnelli que par Maurice Pialat et Akira Kurosawa.

Une légende née très tôt 

Notons à ce propos, comme le fait Jan Blanc, que la légende commence du vivant déjà de l'artiste, mort à 37 ans en 1890 pauvre mais pas tout à fait inconnu. Le 1er janvier 1889, une semaine après la crise où le peintre s'est tranché une oreille (le geste aura beaucoup fait pour sa gloire posthume), son jeune collègue Emile Bernard écrit ainsi à Gabriel-Albert Aurier, qui publiera en 1890 le premier grand article sur le Hollandais: «atteint du mysticisme le plus profond, lisant la Bible, et faisant des sermons dans tous les mauvais lieux et aux gens les plus immondes, mon cher ami en était venu à sa croire un Christ, un Dieu.» C'était bien parti pour faire de Van Gogh une sorte de Fra Angelico laïc et dévoyé, le moine dominicain du XVe siècle n'ayant fréquenté aucun mauvais lieu, à part peut-être le Vatican. 

Et pourtant! Ce fils et petit-fils de pasteur, celui qui fut parmi les pauvres de son pays d'origine un prédicateur laïc, a connu davantage que des doutes. Il suffit, ainsi que le fait Jan Blanc, de suivre sans censures mentales le fil de sa très abondante correspondance. Tout commence tôt, avec une lettre du 23 décembre 1881 à son frère Theo. Parmi d'autres sujets, Vincent y parle d'une de ses cousines, dont il se montre d'ailleurs épris. Après avoir critiqué sa soumission à la foi ambiante, il a ces mots. «Tu vois, ce Dieu des pasteurs je le trouve bien mort. Mais suis-je pourtant un athée?» Notons, mais je sors ici du livre, qu'un athée garde encore Dieu en tête. Ce n'est pas un agnostique et encore moins un non-croyant.

Une fusée à trois étages 

Sur cette base, en accumulant les traces écrites, l'auteur relève ce qu'il estime être un défi. «Nous (les universitaires parlent toujours à la première personne du pluriel, comme les rois) souhaiterions explorer les nombreuses manifestations d'incroyance de Van Gogh en tentant de comprendre en quoi elles peuvent affecter ses œuvres.» Comme certaines fusées, la construction adoptée comporte trois étages. Il y a «une politique sans Dieu», qui fait des débuts de Van Gogh un marxiste sans Karl Marx, vu qu'il n'a sans doute jamais lu cet auteur «mais peut-être en a-t-il entendu parler.» Vient ensuite «un art sans Dieu». Ce dernier ne se trouve même pas présent pour lui dans la nature, «contrairement à ce qui a parfois été avancé.» Il existe enfin surtout chez l'homme «une éthique sans Dieu». Jan Blanc avance ici avec circonspection. Il s'appuie sur les archives, les textes et les œuvres, plus ce que des observateurs directs disent du peintre. «Mais dans un cas comme dans l'autre, ces témoignages sont sujets à caution.» 

La suite du livre tient donc de la démonstration, avec ce qu'il faut tout de même de biographie pour que le lecteur s'y retrouve. Reste à conclure, alors que l'ouvrage en arrive à la page 394. «Assurément, la question de Dieu a joué un rôle majeur dans la vie, la carrière et l’œuvre du peintre néerlandais, tandis qu'il se construisait un véritable panthéon artistique auquel il n'a eu de cesse, jusqu'à ses derniers jour, de faire référence – Rembrandt, Millet, Delacroix notamment. Pour autant, et c'est cette idée que ce livre désirait explorer, ni la foi et ses atermoiements, ni les maîtres et leurs sublimes beautés n'ont empêcher Van Gogh de développer, dans sa correspondance, ses actes et ses œuvres, un discours véritablement critique contestant par principe la notion d'autorité et faisant du scepticisme une véritable devise personnelle.»

Un discours sans jargon

Voilà. La démonstration se tient Le texte aussi. Il ne jargonne jamais. Il ne se surcharge pas de références étalant la culture de l'auteur. Jan Blanc n'en a pas besoin. Je dirais même qu'il s'agit d'un livre étonnamment bien écrit pour un universitaire. J'avoue pourtant avoir préféré le Vermeer. Question d'affinités, sans doute. J'aurais sans doute davantage apprécié, et probablement mieux lu, le texte actuel dans sa version nue, genre livre de poche. Mais il ne s'agit pas de la politique de la maison éditrice, qui produit toujours, comme je l'ai déjà dit, des monstres horriblement chers. Je m'interroge parfois sur le maintien de ces publications, qui encombrent les bibliothèques tout en vidant les bourses. Il me semble que Citadelles & Mazenod a peu évolué depuis les années 1950, alors que la société, elle, s'est retrouvée complètement chamboulée.

Pratique 

«Van Gogh, Ni Dieu, ni maître», de Jan Blanc, aux Editions Citadelles & Mazenod, 432 pages.

Photo (RMN/Musée d'Orsay): L'un de nombreux autoportraits de Vincent Van Gogh.

Prochaine chronique le mardi 8 août. Petit tour au Musée des beaux-arts du Locle, qui se mue en Elysée 2.

 

 

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