Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Isabelle de Maison-Rouge raconte le métier d'artiste actuel en France

Crédits: AFP

Si tout le monde n'est pas artiste, comme le voudraient certains théoriciens, il en existe cependant beaucoup. Trop, pensent même les esprits chagrins, dont je fais parfois partie. Qui sont-ils? De quoi vivent-ils? C'est à le décrire que s'attache Isabelle de Maison-Rouge (comme le chevalier de ce nom imaginé par Alexandre Dumas) dans «Le mythe de l'artiste, au delà des idées reçues». L'historienne et commissaire d'expositions se limite à la France actuelle, ce qui semble déjà un gros morceau. «Selon les statistiques de la Maison des Artistes, le nombre de plasticiens s'élève en 2016 à 60 192, soit 8000 environ de plus qu'en 2012.» Le chiffre apparaît déjà impressionnant. «Toutefois, il convient de ne pas oublier que plus de la moitié des personnes commercialisant leur travail ne sont pas enregistrées à la Maison des Artistes, et donc non déclarées professionnellement.» Là, la tête commence à vous tourner... 

Ce qui ne tourne du coup plus, ce sont bien sûr les finances de ces malheureux et malheureuses. La plupart d'entre eux vivotent. Certains crevotent même. Il y a d'ailleurs beaucoup de renoncements, dont on ne parle jamais. Le problème, pour l'auteur de l'ouvrage, c'est que l'argent demeure ici un tabou dans le monde de la création plastique. «Dans le système de l'art contemporain, en France, tout concourt à laisser l'artiste en dehors d'une réflexion économique.» Balivernes! Chacun sait qu'on ne parle jamais autant d'argent que quand on en manque. Or le monde de l'art français rejoint souvent la précarité. Il existe une difficulté grandissante à montrer sa production, à la vendre, à trouver un atelier, même mal fichu. Paris n'est pas Berlin sur ce plan-là. En plus, un créateur sur deux habite dans la capitale et sa proche banlieue, où la vie (et notamment les loyers) sont les plus chers. Lorsqu'il se retrouve enfin exposé dans un centre d'art, l'artiste ne touche de plus aucun salaire, contrairement au commissaire. «En France règne une culture de la gratuité.»

Un Etat omniprésent 

Il faut dire que nous sommes dans une contrée où l'Etat devrait sinon tout faire, du moins accomplir la plupart des tâches. L'idée aboutit fatalement à une culture officielle, avec un système infantilisant de subventions. Ceux (les moins nombreux) qui en touchent n'encouragent ainsi ni l'ouverture sur l'étranger, ni le renouvellement des cadres. «Pour le philosophe Christophe Delacampagne, les mécènes d'antan ont été peu à peu remplacés par des institutions anonymes, presque toutes contrôlées par une mafia de commissaires professionnels qui, parce qu'ils ne font plus que suivre les tendances du marché, imposent un formatage de plus en plus rigoureux.» Si créer des centres de création contemporaine, des musées et des FRAC (Fonds régionaux d'art contemporain) est un bien, il faudrait éviter leurs dérives. 

Ce système crée donc bien des laissés-pour-compte. Les originaux. Les femmes, si majoritaires dans les écoles et si minoritaires dans les lieux d'exposition. Les provinciaux. Le pays manque par ailleurs de stars exportables. Il n'a pas créé d'ateliers autour d'une personnalité charismatique. Isabelle de Maison-Rouge rappelle qu'aux heures de pointe Jeff Koons fait travailler 128 personnes (64 pour les tableaux, 44 pour les sculptures, 10 pour le numérique et 10 pour l'administration). Les Français en restent à un sorte d'artisanat individuel, même s'il existe des regroupements. Encore le poids de l'Etat! Toujours cette peur ancestrale d'afficher sa réussite! L'image dégagée reste celle de l'artiste maudit mais pur, alors que de nos jours une carrière se construit, comme le rappellent à longueur de journée l'ECAL lausannois ou la HEAD genevoise. Encore faut-il vouloir! Or en France. la réussite commerciale semble suspecte de compromission. La plupart des plasticiens français n'ont même pas de portrait d'eux sur le Net...

Envergures nationales

Pour son ouvrage, hélas un peu laborieux sur le plan de l'écriture, l'auteur n'a cependant pas interrogé d'inconnus. C'est un peu dommage. S'expriment de petites stars, celles qui parlent bien revenant inévitablement plus souvent que les autres dans les pages. C'est le cas de Philippe Mayaux, d'Ernest Pignon-Ernest, d'ORLAN (n'utilisez que des majuscules, s.v.p!), d'Annette Messager, de Xavier Veilhan ou de Miss.Tic. A eux tous (il y en a une cinquantaine), ils composent une mosaïque dont il ressort, selon l'auteur, que «la nouvelle figure de l'artiste est encore à construire.» Il faudrait le courage d'un saut dans l'inconnu dans une nation qui a pourtant longtemps dominé la scène culturelle. Peut-on redevenir après avoir été? Après tout, des Allemands, des Anglais et même certains Suisses sont bien arrivés à se projeter sur le devant de la scène internationale!

Pratique

«Le mythe de l'artiste, au delà des idées reçues», d'Isabelle de Maison-Rouge aux Editions Le cavalier bleu, 229 pages. 

Photo (AFP): Christian Boltanski dans son grand moment de visibilité au Grand Palais de Paris, à l'occasion de «Monumenta».

Texte intercalaire.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."