Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Henri Stierlin prouve que Persépolis fut construite par des Grecs

Crédits: DR

«Dès ma première mission en Iran en 1966, je suis frappé par un constat qui s'impose à moi: il existe une similitude troublante entre les hautes colonnes des grands diptères (1) préclassiques d'Ionie et les colonnes qu'offrent les palais achéménides de Perse.» Comme c'est Henri Stierlin qui écrit cette phrase, en ouverture de son nouveau livre sur «Persépolis», il fut s'attendre à un ouvrage hérétique. On sait combien le Genevois d'adoption aime à bousculer les fausses certitudes. Au cours de sa longue carrière, l'homme n'a-t-il pas démontré que la Villa d'Hadrien à Tivoli abritait à l'origine un théâtre maritime incroyablement complexe, que le buste de Néfertiti conservé à Berlin pourrait bien être un faux et que les Nazca du Pérou auraient tracé des pistes dans le désert afin de réaliser les tissus sacrés enveloppant leurs morts? 

Ici, le travail de sape intellectuelle d'Henri Stierlin se révèle d'un autre ordre. L'homme va à l'encontre des idées politiques reçues. Il dénonce le déni. Car tout apparaît finalement clair. La charte de fondation rédigée par Darius, le Roi des Rois, à Persépolis (exhumée dès 1930) rend aux Grecs d'Asie l'hommage qui leur est dû. «Les colonnes ont été taillées par des Ioniens et le décor de l'apadama est l’œuvre d'Ioniens et de Sardiens.» Ces derniers faisaient partie depuis la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C. de son empire, qu'on qualifierait aujourd'hui de multi-ethnique. L'immense frise montrant des rangées de dignitaires venant apporter leur hommage (et leur tribut) au souverain illustre la cohabitation de peuples très différents sous le même monarque, tout-puissant.

Focalisaation sur les Guerres Médiques 

Pourquoi refuser l'idée que des Ioniens déporté («mais sans leur faire de mal», précisait déjà l'historien antique Hérodote) à 2500 kilomètres de leur patrie aient pu élever la nouvelle capitale? Parce qu'il subsiste dans les esprits l'omniprésence de deux Guerres Médiques, dont la Grèce actuelle reste si fière. Si l'Acropole d'Athènes fut rasée lors de la première, les soldats et les marins de quelques villes libres réussirent à battre les énormes troupes du Roi des Rois, tant sur terre que sur mer, lors de la seconde. Il suffit ici d'évoquer les victoires de Marathon ou de Salamine. Comment des Grecs auraient-ils ainsi pu collaborer avec l'ennemi? 

En dehors de cet aspect idéologique, il y a longtemps subsisté des lacunes archéologiques. Volontairement incendiée à la fin du IVe siècle av. J.-C. par Alexandre le Grand, qu'on peut considérer soit comme un grand conquérant soit comme un fou dangereux, Persépolis a laissé d'immenses ruines, toujours restées visibles. Elles sont connues en Occident depuis le XVIIe siècle au moins. Les immenses temples ioniens, rasés par les Perses en 546 ou en 520 av. J.-C. sur la côte, puis l'île de Samos, n'ont laissé eux que de faibles traces, tardivement fouillées.

Adaptation technologique 

Evident pour Stierlin, le lien ces constructions civiles et religieuses a donc mis du temps à se percevoir. Il fallait aussi comprendre que les vestiges ioniens étaient antérieurs d'une ou deux générations aux ruines iraniennes et que les Ioniens n'avaient plus rien bâti de vaste ensuite pendant cent cinquante ans. Et pour cause! Ils étaient occupés ailleurs. Ils adaptaient leurs avancées technologiques pour les Perses, qui ne possédaient aucune tradition architecturale, vu leur caractère jusqu'ici nomade. Faire tenir debout une forêt des colonnes hautes de vingt mètres, ce n'est pas simple que ça... 

Henri Stierlin complète sa démonstration avec deux frises. Celles des dignitaires de Persépolis, dont j'ai déjà parlé, se voit rapprochée de celle, plus souple, des Panathénées, créée ver 450 av. J.-C. pour le nouveau Parthénon. Tout les fait dialoguer, selon l'auteur. Seules les perspectives divergent. La première montre les membres d'un royaume soumis à un seul homme. L'autre constitue un hommage à la liberté de cités (plus ou moins) démocratiques. Cela se voit sur les photos, comme toujours de qualité dans les ouvrage d'Henri Stierlin. Notons que ce dernier a choisi ses anciens films en couleurs pour montrer Persépolis. L'auvent créé par l'Unesco afin de protéger les reliefs les rend en effet illisibles, faute des rayons du soleil... 

(1) Avec deux rangées de colonnes. Les temples ioniens du VIe siècle av. J.C. étaient bien plus vaste que l'actuel Parthénon: 110 mètres de long contre 70.

Pratique

«Persépolis, Chef-d’œuvre des Grecs en Iran» d'Henri Stierlin, photographies d'Henri et Anne Stierlin ainsi que d'Adrien Buchet, postface de Manolis Korrès, aux Editions Picard, 272 pages.

Photo (DR) La couverture du nouveau livre d'Henri Stierlin.

Texte intercalaire.

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