Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Gertrud Dübi-Müller, collectionneuse et modèle de Hodler

Crédits: Anonyme/Couverture du livre

Il existe des familles de collectionneurs. La Suisse n'a connu ni ses Médicis, ni ses Wittelsbach, bien sûr. N'empêche que depuis 1907, elle possède sa famille Müller, de Soleure. On connaît avant tout Josef, l'un des premiers amateurs d'arts extra-européens. Ont suivi sa fille Monique, puis son gendre Jean-Paul Barbier-Mueller (1). Il y a aujourd'hui leurs propres fils et, déjà, les enfants de ceux-ci. Une chaîne unique, quoique diversifiée. La bibliophilie comme l'armurerie japonaise ou les monnaies ont su y trouver leur compte. 

Avec un Josef mis en vedette, c'était éclipser les autres enfants de l'industriel Josef Adolf et de son épouse Anna Emma Albertine, née Haiber. Leur fille aînée Emma Anna Margaritha (les prénoms tendent à se répéter dans l'arbre généalogique) a acheté un peu de peinture, tandis que son fils Rudolf Schmidt réunissait un bel ensemble d'antiques vu il y a quelques années à l'Antikensemuseum de Bâle. Margaritha Anna Müller-Kottmann a acquis plusieurs toiles importantes, dont le célébrissime «Guillaume Tell» de Ferdinand Hodler, donné plus tard au Kunstmuseum de Soleure, où ont par ailleurs fini nombre d’œuvres rassemblées par Josef Müller.

Un ouvrage à quatre mains

Et il y avait aussi la cadette des six enfants (dont deux garçons, morts très jeunes)! C'est Anna Gertrud, dite plus simplement Gertrud ou pour ses familiers Trutti. Une forte personnalité. Elle méritait bien un livre. C'est sa nièce Monique Babier-Mueller qui a rédigé «A ma tante», avec beaucoup de souvenirs personnels égrenés au fil des pages. Un ouvrage à quatre mains. Cäsar Menz en a rédigé l'autre moitié. Il faut dire que la tribu est restée fidèle au directeur du Musée d'art et d'histoire de Genève limogé par Patrice Mugny au temps où ce dernier ne se voulait pas poète (plusieurs plaquettes aux Editions des Sables), mais où il œuvrait en temps que «ministre» de la culture municipal. 

Monique brosse le portrait d'une femme libre et réservée à la fois. Morte à 92 ans en 1980, Gertrud ne sortait certes jamais des convenances. Elle a joué à la perfection son rôle d'épouse de l'homme faisant tourner la, ou plutôt les fabrique(s) familiale(s). Mais la maîtresse de maison avait éprouvé très tôt son coup de foudre pour la peinture moderne. Le premier achat remontait à 1908. Elle n'était pas trop pressée de le payer. Il lui manquait un mois avant de devenir majeure et de disposer de la fortune hérités de ses parents, tôt disparus. Il faut dire que si le Van Gogh était fabuleux, l'ancien artiste maudit valait déjà cher. Gertrud Dübi-Müller avouera plus tard la somme versée à une nièce qui déclare pourtant ne pas avoir osé lui poser à temps les questions voulues. Quarante mille francs or, c'était colossal en 1908!

Figuratif et suisse

L'ensemble constitué au fil des ans par Gertrud Dübi-Müller apparaît important. Elle n'a pourtant pas toujours les mêmes options que son frère Josef. D'abord, elle reste fidèle à la figuration. Ensuite, elle accorde une priorité aux créateurs suisses. Cuno Amiet, dont elle a été l'élève et le modèle. Ferdinand Hodler, avec qui elle développe un rapport de longue durée. Il ne fera pas d'elle moins de quatorze portraits dont le plus beau, celui en robe du soir rose, a figuré en 2012 au Neues Museum de New York, non loin du «Portrait d'Adèle Bloch-Bauer» de Klimt. La Soleuroise photographiera par ailleurs souvent le peintre, les dernières images datant du 18 mai 1918, la veille de son décès. L'une de ses images, celle montrant Hodler battant du tambour, a même servi d'affiche pour la légendaire exposition de 1974 du Kunsthaus de Zurich et du Musée Rath de Genève racontant pour la première fois de manière moderne l'histoire du 8e art helvétique depuis 1840. 

Richement annoté, le livre comporte bien sûr beaucoup d'illustrations. Il y a les principales toiles faisant partie de la fondation qu'elle a créée en 1964 avec son mari (2). Une fondation déposée au Kunstmuseum de Soleure. Le lecteur retrouvera bien sûr là Van Gogh, Amiet et Hodler, mais aussi Max Liebermann, Henri Matisse, Gustav Klimt, Georges Rouault ou Juan Gris. Mais il y a avant tout ceux, moins célèbres, ont elle a fidèlement suivi l'évolution. Je pense à Hans Berger. Je songe à Albert Trachsel. Il s'agit là de choix personnels. Normal quand on possède une forte personnalité...

(1) La différence d'orthographe résulte d'une faute d'orthographe de l'Etat civil genevois quand la famille a voulu relever le nom de Müller.
(2) La photographe Doris Quarella a ainsi pris de nombreuses images de la villa Dübi-Müller avec les tableaux encore en place.

Pratique 

«A ma tante, Gertrud Dübi-Müller, Vive l'art, quand tout restait à faire», de Monique Barbier-Mueller et Cäsar Menz, aux Editions Noir sur blanc, 176 pages.

Photo (Anonyme): Gertrud Dübi, qui n'avait pas encore épousé Otto Dübi, posant pour Ferdinand Hodler.

Ce texte intercalaire complète l'hommage aux Barbier-Mueller de la Biennale Paris.

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