Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Eric Bouhier propose son "Dictionnaire amoureux de San-Antonio"

Crédits: Lido/Sipa, 1973

Quand il est apparu le 1er juillet 1949, le commissaire mesurait un mètre soixante-douze et pesait 90 kilos. Six ans plus tard, San-Antonio a perdu dix kilos, ce qui reste vraisemblable. En 1969 cependant, il faisait un mètre soixante dix-huit. Troublant. Plus étonnant encore, le personnage n'a pas pris une ride depuis. Il a même rajeuni de quatre ans sur son passeport, courant 1955. En 2017 (le dernier roman date en fait de 2016), il possède toujours sa maman Félicie. C'était déjà une dame d'un certain âge dans le premier épisode d'une saga de 183 romans, «Réglez-lui son compte» il y a près de sept décennies. Apparition de Félicie en page 12. 

La logique ne constitue pas la qualité majeure de cette série inépuisable, créée par Frédéric Dard et poursuivie par son fils Patrice (un peu comme Josette Bruce, morte en 1996, avait succédé à son défunt mari Jean pour les OSS 117). Au fil du temps et des volumes, Dard père a pris de plus en plus de libertés avec non seulement la réalité, mais les simples contingences humaines. Nous sommes avec lui dans un univers de fantaisie, doté de sa propre existence et des ses lois internes. Le lecteur d'origine redécouvrait ainsi tous les quatre mois une variation sur un thème connu. L'exercice le plus difficile qui soit. Il s'agissait de répondre à des attentes, tout en ménageant des surprises. Paganini faisait cela au violon. Fellini au cinéma. Frédéric Dard a pour sa part utilisé l'Underwood, la machine à écrire des auteurs de livres noirs, l'IBM à boules et enfin à l'ordinateur, vu qu'il s'est éteint dans le canton de Fribourg, le 6 juin 2000.

Quinze mille mots inventés 

Comment embrasser les 11 534 212 de mots (selon Wikipédia) qui composeraient la saga? Plon a su régler non pas «son compte», mais la question. Le sujet convenait à l'un des «Dictionnaires amoureux» dont la maison se montre friande. Il amenait de plus une heureuse diversion. Ces «dicos» baignent en général dans la respectabilité, une eau par définition stagnante. Parmi les dernières livraisons figurent ainsi un «Dictionnaire amoureux de la France» et un autre «de la République» que je ne lirai pas, même si cette dernière me semble avoir aujourd'hui besoin d'affection chez nos voisins d'outre Jura (1). Il existait en plus pour cette tâche l'homme idéal. «Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain» (je cite le quatrième de couverture), Eric Bouhier avait tout lu et tout adoré. C'était en plus un proche de Dard. 

Bouhier s'est donc attelé à l'exercice de l'abécédaire en choisissant de longues entrées, ce qui ne l'empêche pas de sortir parfois du sujet. Il faut dire que la matière ressemble ici à une énorme pâte, avec ce que cela suppose d'homogénéité et d'élasticité. Trop de sérieux n'eut de plus pas semblé de mise. Il y a quelque chose de rabelaisien dans cette projection de Dard, par ailleurs auteur de romans très sérieux du genre dépressif. Une grande partie du texte (711 pages!) concerne donc l'invention des mots. Dard assurait n'en utiliser que 300 et en avoir forgé plus de 10 000. Il y aurait en fait 15 000 créations dans ce festival langagier. D'une certaine manière, le récit policier reste pour le Lyonnais une sorte de canevas à recouvrir entièrement de broderies. Morceaux de bravoure et digressions. La solution de l'enquête n'a du coup plus aucune importance. Mais, après tout, n'en va-t-il pas de même, avec un autre médium et dans un registre différent, avec le «film noir» américain?

Grivoiserie et gauloiserie 

Sans jouer à ces universitaires dont il se méfie (2), Eric Bouhier nous montre les trucs de ce prestidigitateur verbal qu'était Dard. Ses livres fourmillent de néologismes, de calembours, d'à-peu-près, d'exercices de style à Raymond Queneau, de mots étranges, de raccourcis et de comparaisons sans raisons. On peut ainsi y boire «un gentil muscadet, discret comme une toux de jeune fille» ou des «cafés plus serrés que des pucelles en guêpières.» Notons au passage l'importance des métaphores (ou des ébats) sexuel(le)s chez Frédéric, qui ne s'appelait pas Dard pour rien. Stimulé par la grande libération des mœurs explosant après le règne encore répressif du général de Gaulle, l’œuvre de San-Antonio s'épanouit dans la grivoiserie. La gauloiserie. Il suffit de penser à ce couple hors normes que forme Alexandre-Benoît et Berthe Bérurier. 

Si Eric Bouhier place l’œuvre de San-Antonio sous le triple signe de Proust pour ce qui est de l'autofiction, de Céline en raison du langage, et de Simenon à cause du cadre policier et de la notion de répétition, il fait surtout le portrait d'un grand baroque. D'un admirateur d'une France aujourd'hui disparue, où les cabinets se trouvent au fond de la cour et les andouillettes dans toutes les assiettes. D'une France ancestrale et crasseuse, dont il tait ici les noirceurs (qui éclatent dans les romans signés Dard). D'une France qui s'américanise doucement quand Eddie Constantine joue dans des films faussement sérieux tirés de Peter Cheney, comme «La Môme Vert-de-Gris» (1953). D'une France portée à la gaudriole et à l'amusement. «Ce qui restera de nous, c'est l'éclat de nos rires», déclare ainsi Bérurier dans un moment inattendu de poésie.

Tentations de jeter l'éponge 

Cet univers, Dard l'a cependant souvent porté comme une Croix. Sombre, pessimiste, San-Antonio constituait en fait son anti-thèse. On comprend qu'il ait parfois voulu interrompre une série par ailleurs étonnamment lucrative. Après des débuts décevants, le tirage moyen était monté à 40 000, puis à 600 000, avec une pointe à 1 800 000 pour «L'histoire de France vue par San-Antonio» en 1964-65. Mais l'éditeur ami Armand de Caro ne le lâchait pas. Il y avait des encouragements inattendus, comme celui de Jean Cocteau. «Un poète de la vie.» Et puis les études académiques. Le premier séminaire sur San-Antonio, réuni à Bordeaux, remonte ainsi à 1965. Et il y avait enfin les traductions. Trente-cinq langues, et je plains les adaptateurs!

Y a-t-il eu tarissement vers la fin des années 1980? Probablement. Et un virage à droite certain dans les années 1990. Mais le problème, que n'évoque bien sûr pas Eric Bouhier (le dictionnaire est «amoureux») se situe à mon avis ailleurs. C'est celui qui a fait à un certain moment jouer Sacha Guitry en costumes 1930 ou passer d'un Maigret en décors naturels incarné à la TV par Jean Richard à un Maigret de studio ayant le visage de Bruno Cremer. Le monde a changé. Il s'est comme refroidi à coups de technologies et d'écrans. L'univers décrit par San-Antonio reste celui d'un temps révolu, avec les idées qui vont avec. Le commissaire a beau s'être doté d'un portable, les ondes ont cessé à un certain moment de porter. C'est toujours la planète des années 50, avec le zinc au coin de la rue et le tour de France vu non pas à la télé mais en vrai ("Vas-y Béru!", un titre d'anthologie). Nous sommes finalement aujourd'hui dans la nostalgie, même si la réalité décrite n'a jamais existé ainsi. Les années 2010 n'ont vraiment plus rien de gaulois.

(1) Metin Arditi annonce un «Dictionnaire amoureux de la Suisse».
(2) Je ne résiste pas à cette citation universitaire. «Au fond, chez San-Antonio, tout est ségrégation du signifiant et du signifié. Le référent est comme de juste éliminé. La sémiotique s'appuie sur le socle de l'épistème.» C'est couillu, comme dirait Bérurier.

Pratique

«Dictionnaire amoureux de San-Anton d'Eric Bouhier aux Editions Plon, 711 pages. 

Photo (Lido/Sipa, 1973): Frédéric Dard à la machine à écrire, avec la pipe qui s'imposait alors. Nous sommes en 1973.

Prochaine chronique le samedi 18 février. La mort de Jannis Kounellis, l'un des derniers représentants de l'Arte Povera.

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