Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Désurbanisation sauvage. "Comment la France a tué ses villes"

Crédits: DR

La couverture du livre est désolante. Elle n'offre pourtant plus rien d'inattendu. Sous le mot «Boulangerie», écrit en blanc au fronton dans la belle écriture liée des années 1960, se trouve une vitrine vide. Derrière celle-ci trône un panneau «A vendre». D'ici à ce qu'un repreneur se représente, il aura passé de l'eau sous les ponts. Visible dans l'Hexagone entier, sauf peut-être dans certaines métropoles régionales, le phénomène s'amplifie. «Comment la France a tué ses villes» est sorti en octobre 2016. Publié aux éditions Rue de l'échiquier, le livre a connu quatre tirages. Son auteur Olivier Razemon, un journaliste indépendant, a déjà dû actualiser son analyse cet automne. La progression du désastre se révèle plus foudroyante que prévu. On sait que l'actuel gouvernement élyséen lui-même commence à s'intéresser de près aux «banlieues déshéritées». Le problème, c'est qu'elles s'étendent aujourd'hui aux centres des villes petites et moyennes, peu à peu abandonnés... 

Que se passe-t-il, et comment en est-on arrivé là, sans que nul ne semble s'en préoccuper? L'enquête d'Olivier Razemon débute dans quelques cités choisies au hasard. Saint-Etienne a perdu 50 000 habitants depuis 1968. Périgueux (belle cathédrale!) a vu filer le quart de ses habitants depuis les mêmes années 60. A Valence TGV, la gare en simili-architecture se déglingue au milieu d'une pseudo cité nouvelle. A Soissons, «dès que l'on sort des rues animées, les magasins abandonnés sont plus nombreux.» Evidemment, avec un taux de chômage admis de 16 pour-cent dès 2012! Ici, à Soissons, «les fermetures d'usine ont succédé aux crises céréalières et aux reconversions aléatoires.» Le rideau est bel et bien baissé.

Tous coupables 

Qui incriminer pour cette situation qui fait prospérer le Font National? Mais tout le monde! Bien sûr, la racine du mal se situe dans les immenses centres commerciaux, toujours situés en périphérie. Aspirant la consommation, ils anéantissent les magasins de proximité (1). Certains le font d'autant mieux qu'ils financent aujourd'hui des lotissements tout près d'eux, afin de fidéliser leur clientèle. Seulement voilà! En succombant à ce qu'il est difficile d'appeler une tentation, les acheteurs tombent dans le piège. Ils quittent la ville, à moins d'y travailler. On assiste alors à un phénomène de «shrinking city», dont le plus tragique exemple reste Detroit aux Etats-Unis, qui commence à aller mieux vu l'attention dont la ville a fait l'objet. Le centre se dégrade, perd ses habitants, régresse en termes économiques et inquiète sur le plan social. Le phénomène existe déjà dans une agglomération comme Tarbes ou Béziers. Le record semble atteint par Vichy. Vingt-et-un pour-cent des logements restent vides dans l'ancienne station thermale, et ce n'est sans doute pas fini. 

Il ressort de cela une nouvelle image de la ville, vue comme une sorte de banlieue sans point d'ancrage, un peu à la façon de Los Angeles ou de Tokyo. Quelque chose de fondamentalement différent du paysage urbain français, où la cathédrale se voit traditionnellement entourée d'une vieille ville aux rues serrées, puis de quartiers plus récents bien alignés. Pourtant, la France n'est pas, contrairement à ce qui se voit martelé tous les jours, le paradis de la bagnole. A Paris, où les choses vont bien sûr mieux (mais le taux de magasins à louer y augmente à cause de l'e-commerce), seuls 38 pour-cent des habitants intra muros en possèdent une. Trop difficile de circuler et de parquer!

Comparaisons étrangères 

Bien fait, bourré de renseignements précis nés de l'observation et de l'interrogation, le livre se limite à la France, comme l'indique le titre. Serait-il valable ailleurs? Je me le demande. Aux Etats-Unis, l'exode vers les banlieues date des années 1950. Il a été accompagné par l'essor de la télévision. Mais bien des centres se sont vus revitalisés depuis. En Allemagne, nous apprend Olivier Razemon, le petit commerce ne plie pas devant les supermarchés. Leurs parts d'activité restent assez constantes. L'Angleterre oblige ses hypermarchés à s'installer dans le périmètre urbain. L'Italie est la nation des petites villes, se considérant toutes comme des capitales. En Suisse enfin, où progresse l'e-commerce, les bourgades, voire même les villages voient au contraire leur population exploser. Il suffit de penser à Gland, dans le canton de Vaud (2). Et, si vous voulez mon avis, je pense qu'il faudra encore quelques années avant que le cinquième des appartements genevois se retrouvent en permanence à louer...

(1) Cela dit, les centres commerciaux eux-mêmes sont en danger. Il s'en construit trop en France, qui en possède déjà un nombre record. Leur rythme de croissance dépasse de beaucoup celui de la consommation. Olivier Razemon donne une liste de ceux qui sont réduits à l'état de ruines post-industrielles dans les campagnes.
(2) A Prangins, tout près de Gland, où j'étais l'autre jour, la population a plus que quadruplé depuis 1950. Un écriteau le dit fièrement.

Pratique 

«Comment la France a tué ses villes», d'Olivier Razemon, aux Editions Rue de l'échiquier, 215 pages.

Photo (DR): Vision courante dans un centre historique. La boulangerie a fermé. Ce n'est pas celle qui figure en couverture du livre.

Prochaine chronique le lundi 20 novembre. La traduction exposée à la Fondation Martin-Bodmer de Cologny.

 

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