Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Corinne Walker raconte la Genève musicale des XVIIe et XVIIIe siècles

Crédits: Centre l'Iconographie genevoise

Voilà un livre qui vient dépoussiérer les idées reçues. Corinne Walker a d'ailleurs beaucoup fait pour modifier l'image que le public se faisait de la Genève du XVIIIe, et surtout du XVIIe siècle. La République ne baignait alors pas une austérité supposée calviniste. Riche et avide de nouveautés, son oligarchie se montrait avide de luxe. Les fameuses «ordonnances somptuaires», analogues du reste à celles des autres parties de l'Europe, en venaient tempérer les excès. Leur succession même montrait que les édits ne se voyaient guère suivis d'effets. 

«Musiciens et amateurs, La goût et la pratique de la musique à Genève aux XVIIe et XVIIIe siècles» prouve que la cité ne retentissait pas que de cantiques a cappella. Il y avait certes une musique religieuse, avec la querelle de son accompagnement à l'orgue, banni depuis la Réforme. Mais la ville bruissait aussi de concerts, privés et publics. La danse n'était pas loin. Jusqu'où restaient-elles tolérables dans une cité où le théâtre posait problème, même s'il n'a été en réalité qu'épisodiquement interdit? Le dépouillement d'archives apporte des éléments de réponse. Corinne Walker, qui enseigne aussi le piano, peut ainsi vérifier les intuitions de l'historien Claude Tappolet, qui écrivait dès 1958 qu'«au XVIIIe siècle, Genève est un centre musical important, à l'égal d'une ville française comme Lyon, Marseille ou Dijon.»

Concerts à l'Hôrel de Ville 

Bien sûr, le divertissement ne faisait alors pas l'unanimité. Il existe partout des esprits chagrins. «Dès l'aube du XVIIe siècle, le pouvoir des conseils s'affirme contre celui des pasteurs qui tentent de s'opposer aux pratiques festives et mondaines des familles patriciennes», explique d'emblée l'auteure. Le clergé aura de plus en plus à lutter. Cent cinquante ans plus tard, les pratiques musicales se sont étendues à la bourgeoisie, qui monte en puissance et en fortune. Il y aura aussi eu une précoce officialisation. En 1717, il y a donc pile 300 ans, naît la Société des concerts. L'année suivante, elle peut s'installer au deuxième étage de l'Hôtel de Ville, quelques travaux ayant été conduits aux frais de la Seigneurie. Il y a assez de place pour accueillir 180 personnes, mais il faut être membre. Et l'inscription représente un mois et demi du salaire d'un ouvrier.

Dès lors, Corinne Walker n'a plus qu'à poursuivre sur sa lancée en parlant de maîtres de danse ou des musiciens professionnels. Je rappellerai que le père de Jean-Jacques Rousseau a failli en devenir un, son fils copiant plus tard des partitions et écrivant «Le devin du village». Une place se devait d'être laissée aux pratiques privées, très importantes. On «musique» en famille ou entre amis. Le peintre Jean Huber peut abriter chez lui le petit Mozart en 1766. Vu le succès, l'enfant prodige finit par rester trois semaines à Genève. Cette même année 1766, le compositeur André Guétry s'y installe, dans l'actuelle Grand-Rue. Il trouve dans la société assez d'élèves pour regarnir sa bourse. Il faut dire que Genève forme déjà une ville très internationale, avec beaucoup de nobles anglais, venus étudier en pays protestant. L'historienne parle enfin du grand compositeur local, dont j'avoue ne jamais avoir entendu une seule note. Il s'agit de Gaspard Fritz (1716-1783), à qui l'ont doit notamment plusieurs symphonies. 

Très agréable à lire, ce livre illustré se termine plus ou moins avec l'annexion française de 1798. A la fin de l'ouvrage, Corinne Walker cède la plume à Xavier Bouvier, qui signe le chapitre «Genève à la croisée des goûts musicaux», Turin n'étant finalement pas très loin. Tout se termine non pas par des chansons, mais avec d'abondantes notes. Le livre se veut aussi une contribution scientifique.

Pratique

«Musiciens et amateurs, La goût et la pratique de la musique à Genève aux XVIIe et XVIIIe siècles», de Corinne Walker, avec une contribution de Xavier Bouvier, aux Editions de La Baconnière, 113 pages.

Photo (Centre d'Iconographie genevoise): La famille Picot dans son salon de la Fusterie en 1781.

Texte intercalaire.

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