Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Comment régler en Suisse les "Successions d'artistes"? Voici le guide

Crédits: Site d'Etabli & Co

Etre veuve d'artiste constitue un travail à plein temps. Certaines épouses donnent ainsi l'impression de tenir leur revanche. Madame Fernand Léger et Madame Tsugouharu Foujita ont fait trembler le marché de l'art en décrétant arbitrairement ce qui était vrai et faux dans l’œuvre de leur cher (à tous les sens du terme) défunt. Les galeristes ont dû déboucher le champagne à leur mort. D'autres se sont révélées d'adorables grand-mères gâteaux, comblant les institutions publiques de cadeaux. Ce fut aussi bien le cas de Marcelle Braque, d'Eugénie Kupka ou de Suzy Magnelli. 

Encore faut-il que la mémoire de défunt ait une valeur vénale! Mais comment faire quand le disparu possédait un petit nom local, ou s'il a connu une heure de gloire depuis longtemps passée? Pour la Suisse, en tenant compte des droits fédéraux et cantonaux, une équipe a planché sur le sujet. Il en résulté un guide pratique. «Successions d'artistes» donne les marches à suivre. Au pluriel. Il se pose en réalité bien plus de problèmes que les héritiers le pensaient au départ. Entre le tri de l'atelier, le catalogue à constituer et les droits moraux, le travail semble presque infini. Si les survivants appliquent tous les conseils donnés ici par les différents auteurs, ils n'auront plus de temps pour rien d'autre. Il leur faudra renoncer aux vacances, balancer la TV par la fenêtre, mettre les enfants dans un internat et placer le chien dans un chenil. Le poisson rouge llui-même sera menacé...

Opérer des choix 

Soyons justes. Dès leur introduction, Roger Fayet Matthias Oberli déculpabilisent leur petit monde. «En raison de l'extraordinaire quantité des œuvres d'art produites, une grande partie d'entre elles disparaîtront tôt ou tard et le souvenir de leurs auteurs s'estompera peu à peu.» Mieux vaut cependant que le passage ne se révèle pas trop brutal. Un galeriste genevois me racontait avoir une fois reçu un coup de fil affolé d'un passant. Les enfants d'un peintre qu'il avait naguère représenté étaient en train de tout jeter dans une benne à ordures. Que faire? Le livre préconise plutôt d'opérer un choix. Nombre de créateurs gagneraient en fait à se voir élagués. Pour revenir à Genève, des gens comme Emile Chambon ou même Maurice Barraud auraient gagné à voir disparaître nombre de dessins ou de tableautins indignes de leur talent... et aujourd'hui à juste titre invendables. 

Encore faut-il de l'ordre plus de la méthode! D'abord, il convient d'évaluer. Non pas matériellement (quoique...) mais intellectuellement. Il en résultera les mesures à prendre, dont beaucoup risquent de se révéler coûteuses. Je dois dire que le guide voit les choses «à la suisse». Autant dire qu'il recommande un matériel de très haute qualité, des soins quasi cliniques et énormément de temps. Je citerai juste l'«inventaire». Numéros, numéros de catalogue, titres, datations, techniques, dimensions, indications de l'artiste, annotations, états et lieux de conservation, provenances, estimations, bibliographies, dates d'entrée dans l'inventaire et j'en passe. Plus une photo répondant bien sûr à des critères professionnels. Bref, le livre demande à des amateurs complets d'accomplir à peu près le même travail que le «Met» de New York ou le Louvre. Et mieux que le Musée d'art et d'histoire à Genève...

Les problèmes de droits 

Pour ceux qui ne se sentiraient pas encore découragés, il y a bien sûr le conditionnement, l'entreposage et le «fonds d'archives manuscrites», aussi important aux yeux des auteurs que les notes à saisir sur ordinateur, qu'il faudra bien évidemment tenir à jour. Se pose ensuite le problème de la création d'une fondation (à mon avis, il en existe déjà trop), d'une publication (à compte d'auteur) et d'une mise en valeur en lorgnant du côté des musées (qui se mettront sur les pattes arrières). Ce sont là des travaux pratiques à mener dans les moments laissés libres par les différentes questions juridiques. D'où un précis de droit successoral et quelques repères pour se repérer dans la jungle toujours, plus opaque, des droits moraux. Des droits qui, soit dit entre nous, ne serviront à rien si nul de s'intéresse à ce que les juristes nome le «de cujus»... 

Sûrs d'eux-mêmes, les rédacteurs risquent de susciter bien des espoirs fallacieux. La plupart des successions d'artistes ne valent en fait pas un clou. Seuls comptent les sentiments. La redécouverte un siècle après décès demeure extrêmement rare. Elle exige, ce que les auteurs ne vous disent pas, un historien de l'art audacieux et un fin renard de marchand. Bien des gens risquent donc de se retrouver avec le porte-monnaie vide et le grenier rempli à ras bords. La situation dure en général tant que les enfants survivent à leur cher papa ou à leur chère maman. C'est plus tard que les choses se gâtent et que s'accomplit l'irréparable.

Redécouvertes 

Je terminerai avec un aspect hors cadre de cet ouvrage pratique, au ton inévitablement sec (l'Institut suisse pour l'étude de l'art n'est pas dirigé par des rigolos). Il arrive que des fonds d'atelier passent le cap des générations. Je citerai deux exemples. En 1978 est réapparu le fonds du peintre Nicolas Mignard, mort en 1668. Quelques années plus tard, des descendants amenaient à un marchand parisien plusieurs valises contenant les cartons d'Annicet-Charles Lemonnier, disparu en 1824. Le premier lot a été acquis par le Louvre. Le second, énorme, a mis environ deux ans pour se voir pompé par le commerce d'art et ses amateurs. Evidemment, c'est long pour des héritiers s'il faut attendre aussi longtemps...

Pratique

«Successions d'artistes, Guide pratique», collectif, aux Editions SIK ISEA, Institut suisse pour l'étude de l'art, 190 pages.

Photo (Site d'Etabli & Co): Les pinceaux qui symbolisent, ou plutôt symbolisaient, l'artiste.

Prochaine chronique le dimanche 8 octobre. "Picasso à la plage" à la Fondazione Peggy Guggenheim de Venise.

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