Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Ce que le sida m'a fait". Elisabeth Lebovici écrit la lutte au féminin

Crédits: Emmanuelle Jardonnet via Twitter

1979. Elisabeth Lebovici débarque aux Etats-Unis. L'historienne de l'art bénéficie d'une bourse au Whitney Independent Study Programm. Utilisant le prétexte d'une thèse sur «L'argent dans le discours des artistes américains, 1980-1981», elle reste trois ans à New York, qui sort d'une profonde crise économique. La Grosse Pomme a failli faire faillite. C'est pour la Française un temps de découvertes. L'une est agréable. La cité jouit d'une fantastique vitalité culturelle, en particulier dans ses marges. L'autre se révèle inquiétante. Des gens meurent autour d'elle. On ignore au début de quoi. Le sida (aids en anglais) est apparu avec ses réalités, mais aussi ses fantasmes. Avec d'autres, Elisabeth «entre alors «en sida», même si elle n'est personnellement pas atteinte. Elle le fait un peu comme on «entre» en religion. Commencent ses engagements politiques, notamment à Act Up. 

2017. Le 11 décembre, Elisabeth Lebovici, qui a entre-temps réalisé une carrière de critique à «Beaux-Arts», à l'éphémère «Les aventures de l'art» et finalement à «Libération», qu'elle a quitté en 2006 lors d'une des endémiques cures d'amaigrissement du quotidien, reçoit un prix au Musée Picasso. Les dix jurés du Pierre-Daix ont retenu «presque à l'unanimité» son livre. L'ex-ministre et notable de la culture Jean-Jacques Aillagon, qui a fait son «coming out» il y a quelques années, salue la «critique d'art redoutée». «Ce que le sida m'a fait» (notez la première personne du singulier!) ne parle cependant de peinture ou de cinéma que par la bande. Il s'agit d'un ouvrage inclassable, où la militante féministe et lesbienne joue le premier rôle. Il devient avec elle un traité sur le genre, tout en bousculant les genres littéraires. Il comporte du récit comme des entretiens. Ne manque que la fiction, même s'il s'agit aussi d'un roman initiatique.

Témoignages et réflexions

Brillamment conduit sous son apparence déconstruite, le livre n'offre rien de linéaire. Le lecteur ne va pas du point A au point B. Il fluctue, se perd, puis se retrouve. Elisabeth Lebovici a tenté, comme elle a prévenu d'emblée son public, «un déplacement, tout en s'attachant à faire découvrir des événements auxquels je veux donner toute l'importance qu'ils me semblent mériter, dans un va-et-vient entre les Etats-Unis et la France». Il y a du témoignage et de la réflexion, les deux choses ne correspondant pas fatalement. Les chapitres de ce gros volume à la couverture rose (comme le triangle imposé aux homosexuels par les nazis) baladent leur lectorat entre une implication sociale pour les New-Yorkais les plus démunis et le discours universitaire le plus pointu. Que d'auteur-e-s, d'activistes, de théoriciens-nes, de philosophes et sociologues au long des pages! Que de noms intimidants, ou alors inconnus, du moins de moi! Difficile parfois d'opérer le lien entre l'urgence la plus brûlante et ces considérations souvent glacées, et (à mon avis) parfois oiseuses. 

D'une manière générale, Elisabeth raconte le sida du point de vue des femmes. «La place des lesbiennes dans l'épidémie a récemment fait l'objet de reconsidérations radicales.» C'est que l'homosexuelle, deux fois discriminée, a toujours dû se battre. Son combat se révèle ici politique, et l'auteure rappelle qu'il est dur. Comment trouver des fonds publics pour éradiquer une maladie s'adressant en priorité aux «déviants»? La presse populaire, en parlant de «cancer gay», a accompli son travail de sape habituel. De quelle manière fédérer du coup les forces? Même si Elisabeth ne le dit pas, tant la chose lui paraît évidente, nous sommes vers 1980. Le téléphone reste fixe, l'ordinateur balbutie et les réseaux sociaux restent à inventer. C'est donc là, et nous rejoignons enfin l'art (1), qu'interviennent le graphisme et l'action publique, qui doivent bien de trouver une forme. La performance se veut à chaque fois la plus spectaculaire et la plus inédite possible. idem pour les "posters". Souvenez-vous! Il y a quelques années, les murs pullulaient encore d'affiches sauvages.

Entre gentrification et nouvelle morale 

Il fallait une mise en contexte. Celle d'Elisabeth Lebovici apparaît complète. Le sida est contemporain de la réaction morale après la «décadence» ou tout au moins le «laisser-aller» des années 1970. Il correspond à l'élection, puis au mandat d'un Ronald Reagan prônant le libéralisme économique. L'Occident entre dans son ère post-industrielle. New York, comme je l'ai déjà dit, se relève alors, d'où un extraordinaire «boom» immobilier. Des immeubles se voient vidés de leurs habitants pauvres, jetés à la rue. Leurs rénovations se font au profit de ce qui deviendra les bobos. Au milieu de tout ça, la maladie fait tache. Si elle ne se voit pas jugée comme une punition du Ciel, elle n'offre rien de prioritaire. Autant dire qu'Act Up et les organisations semblables doivent crier très fort pour se faire parfois entendre. Mais c'est du coup aussi une époque d'entraide et de solidarité. Un peu comme le moment où Londres a vécu sous les bombes allemandes entre 1939 et 1945. 

Tout change en 1996. Les trithérapies entrent en jeu. Les malades ne meurent plus forcément. Le sida fait désormais partie des mentalités et des programmes de santé gouvernementaux à force de contaminer un peu tout le monde. Pour les militants, et Elisabeth le raconte très bien, vient le temps du soulagement, mais aussi de la démobilisation. Le mal n'est pas vaincu, mais il ne regroupe plus de manière homogène autour de lui. Les accompagnants, dont le militantisme formait le trait d'union, s'éloignent les uns des autres. Les groupes retrouvent leurs divisions. C'est le cas des lesbiennes, partagées entre les radicales et les autres. L'auteure fait partie des secondes, ce n'apparaît pas sans intérêt au vu de l'actualité. Aujourd'hui que le féminisme ne constitue plus un risque et une audace, mais au contraire un courant «mainstream», Elisabeth Lebovici se sent partagée face à la lutte faite aux violences sexuelles. Est-ce la violence, ou au contraire le sexe, qui se trouve visé dans un monde redevenu puritain?

Différents lectures possibles 

Voilà. J'ai donné ma version. Très abrégée. Le bien, le positif, l'encourageant, c'est qu'il en existe une infinité d'autres. Le «je» de l'auteure offre d'autres clefs de lecture. «Ce que le sida m'a fait», dont les passages sur les théoricien-nes-s peut profondément agacer ou ennuyer, est un livre riche et foisonnant, avec des moments inattendus. Je vous donne juste un exemple. C'est celui où Elisabeth raconte, sur tout un chapitre, le contenu de ses placards. Notez que le mot n'est ici pas innocent. En voilà une qui est depuis longtemps sortie du placard! 

(1) Le livre cite bien sûr de nombreux artistes activistes de l'époque, comme Nan Goldin, Zoe Leonard, Robert Mapplethorpe, General Ideas, Yvonne Rainer...

Pratique

«Ce que le sida m'a fait, Art et activisme à la fin du XXe siècle» d'Elisabeth Lebovici, Lectures Maison Rouge, JPR/Ringier, 320 pages. Elisabeth Lebovici tient le blog connu www.le-beau-vice.blogspot.com

Photo (Emmanuelle Jardonnet via Twitter): Elisabeth Lebovici lors de la remise en décembre du Prix Pierre-Daix.

Prochaine chronique le jeudi 25 janvier. César, le sculpteur-compresseur, au Centre Pompidou.

 

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