Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Catherine Grenier raconte Giacometti comme il le fallait

Crédits: Keystone

C'est simple, c'est clair et c'est concis. Aucun verbiage, aucune analyse alambiquée dans la biographie que Catherine Grenier vient de consacrer à Alberto Giacometti. Il s'agissait, pour la directrice de la fondation française consacrée au sculpteur, de raconter le personnage avec sa complexité et ses contradictions. L'homme passe ici avant l’œuvre, même si ce dernier ne se voit jamais négligé. Il faut dire que l'on a beaucoup fabulé, ou plutôt fantasmé, sur l'artiste grison, mort à 64 ans en janvier 1966. 

Catherine Grenier déroule donc une vie en utilisant les meilleures sources. Les témoins encore vivants ne demeurent plus qu'une poignée. Mais il y a les articles, les entretiens accordés et surtout les archives. On s'écrivait encore beaucoup dans les années 1930 à 1950, et la plupart des gens conservaient les lettres reçues. Il se révélera sans doute plus compliqué d'évoquer dans l'avenir les créateurs de notre temps. L'auteur cite ses sources dans les notes. Rien qui ne se voie étayé. Il s'agit bien de dissiper les flous entourant certains épisodes d'une vie riche. L'idée d'un Giacometti éternellement enfermé dans son atelier de la rue Hippolyte-Maindron (qui était aussi un sculpteur!) tient en effet de l'imagerie. Peu d'hommes ont entretenu autant de contacts avec des gens à la fois si divers et si importants. Giacometti n'est jamais resté un isolé.

Chapitres courts 

Le livre se découpe en chapitres courts. Il y en a trente-quatre. Chacun d'eux oblige l'auteur à dire beaucoup de choses en peu de pages. Cet «Alberto Giacometti» constitue un ouvrage de synthèse. Chronologique. Tout part bien sûr de l'enfance. Le père, Giovanni Giacometti, est un peintre célèbre que son séjour dans un petit village des Grisons n'a jamais écarté du monde. Alberto a Cuno Amiet comme parrain. Pour son cadet Bruno, ce sera Ferdinand Hodler. La mère est autoritaire, mais l'éducation parentale se veut libérale. Alberto n'aura pas à lutter pour devenir artiste, étudier à Paris ou voyager. Catherine Grenier dit à ce propos ce qu'il doit à l'enseignement d'Antoine Bourdelle et ce qu'il trouvera seul.

Les rapports compliqués avec le surréalisme se voient analysés avec précision. Le côté passionnel se voit évité. Il faut dire que l'intéressé y aide. Il a toujours louvoyé avec prudence sur le terrain miné du véritable parti constitué par André Breton. Le retour à la figuration devient dès lors naturel sous la plume de la biographe, qui peut ensuite raconter la guerre passée à Genève et la rentrée à Paris. Giacometti, qui a aussi bien fréquenté avant le conflit des mécènes comme le couple Noailles que la bohème artistique, côtoie alors le monde intellectuel. Il a été plus proche de Sartre et de Simone de Beauvoir qu'on le pensait. Il y a aussi Genet et Picasso. Plus les modèles. Plus les femmes. Giacometti passe ainsi d'Annette, son épouse, aux prostituées. On sait le rôle très ambigu que tiendra à la fin l'une d'elle, Caroline.

Création douloureuse 

Et puis, au milieu de tout cela, l’œuvre s'élabore dans le doute et le surmenage. Giacometti a l'insatisfaction comme moteur. Le succès, bientôt mondial, ne le rassure pas. L'argent l’intéresse peu, même s'il complique ses rapports avec ses galeristes, dont Pierre Matisse à New York. Le sculpteur devient de plus en plus souvent peintre, sans davantage parvenir à se contenter de la ressemblance si péniblement arrachée au modèle. Il y a Dieu merci les retours annuels à Stampa, où règne maman. Et le contact plus facile avec son frère Diego, qui s'est mis depuis toujours dans son ombre. La carrière de ce dernier se fera en bonne partie après la mort de l'aîné. 

Tout cela se voit bien dit dans un livre qui ne sent jamais la rédaction hâtive. Catherine Grenier fait pourtant partie des suractives. Depuis qu'elle a pris la tête de la Fondation Giacometti, celle-ci connaît son véritable essor. La personne qui l'avait précédée (dit-on «sa prédécesseure»?) en avait fait un nid d’embrouilles. L'atmosphère semble désormais dégagée, apaisée, ce qui a permis à la Fondation de participer à nombre d'expositions, que ce soit à Landerneau ou à la Tate Modern. Les publications avancent. Il y a un projet d'Institut. Catherine Grenier trouve même le temps de faire des infidélités au sculpteur suisse. Je vous ai récemment recommandé ses entretiens avec le collectionneur Jean Pigozzi. Un Genevois d'adoption. Il ne faut pas oublier que la scientifique vient de l'art contemporain. Un univers où l'on se doit de garder les écoutilles largement ouvertes.

Pratique

«Alberto Giacometti» de Catherine Grenier, aux Editions Flammarion, 350 pages.

Photo (Keystone): Alberto Giacometti dans les années 1950, lors d'un retour en Suisse.

Prochaine chronique le dimanche 22 octobre. Petit tour au Musée des beaux-arts de Lyon.

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