Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Catherine Cusset fait un roman de la "Vie de David Hockney"

Crédits: Stéphane de Sakutin/AFP

Il a connu sa grande année en 2017. Normal. David Hockney devenait octogénaire. Le plus populaire des artistes britanniques a comme de juste obtenu sa rétrospective à la Tate Gallery à Londres, un musée avec lequel il fut jadis en froid. Paris lui a fait un accueil surprenamment favorable au Centre Pompidou. Il reste exceptionnel qu'un créateur vivant réunisse 620 000 visiteurs. Le peintre a du coup fait un don important à l'institution. Les Etats-Unis et Venise ont eux aussi rendu hommage à un homme allant depuis toujours à contre-courant. Mais, après tout, la Grande-Bretagne reste une île, avec ce que cela suppose d'eaux troubles. 

En ce mois de janvier 2018, Catherine Cusset complète la panoplie avec une «Vie de David Hockney». Il ne s'agit pas d'une biographie, autorisée ou non. Le livre se présente comme un roman. Soyons justes. L'idée n'est pas nouvelle. Pour d'évidents motifs de prudence, à notre époque où les «people» ont le procès facile, se voient ainsi qualifiés nombre d'ouvrages résultant de recherches biographiques approfondies. Le comble a été atteint en 2011 avec «Jayne Mansfield 1967» de Simon Liberati. L'écrivain y décrivait avec méticulosité le derniers jours de l'actrice, le récit de son seul accident automobile faisant l'objet d'une description de près de 50 pages.

Sentiments inventés 

Aucun morceau de virtuosité de ce genre dans le roman de Catherine Cusset, qui frappe par sa concision et sa simplicité d'écriture. La Française raconte. Les faits sont vrais. Elle les a piqués dans l'énorme littérature entourant Hockney, qu'elle n'a jamais rencontré. Sont inventés les dialogues, les pensées et les sentiments. Le genre biographique est devenu très exigeant sur ce qu'on appelle la vérité. Mais j'éprouve parfois des doutes. Ceux et celles qui rédigent sur le tard leurs souvenirs ne brodent-il pas bien davantage que les autres sur la réalité enfuie? Seul un journal intime, non retravaillé, peut restituer le idées du moment. 

Catherine Cusset quitte donc ici la fiction et l'autofiction qui ont fait son succès avec ses réussites («La haine de la famille», (2001), «Les confessions d'une radine» (2003) et surtout «Un brillant avenir», 2008) et ses échecs («Indigo», 2013). Elle se met au service d'un sujet il est vrai passionnant. Avec Hockney, né à Bradford dans une famille pauvre mais anti-conformiste en 1937, elle peut raconter un demi siècle d'histoire de l'art, d'évolution des mœurs et finalement de l'Angleterre comme des Etats-Unis, où elle-même vit depuis de décennies. Elève brillant, jeune homme chanceux, marginal bien intégré (1), Hockney a mené sa barque sans accident majeur. Il a juste connu des désillusions. Ses amants, toujours plus jeunes par rapport à lui-même, l'ont quitté. La libéralisation sexuelle, qu'il était parti chercher en Californie, a dérapé en politiquement correct. Sa surdité a fini par l'isoler du monde. Reste la peinture. Demeure la famille. Hockney a toujours été proche de sa mère, de sa sœur Margaret et d'un de ses frères, ce qui ne semble pas si mal.

La haine des théoriciens

Si le texte fourmille d'anecdotes personnelles, il donne aussi la vision de ce que l'homme pense de l'art actuel. Hockney se situe dans une position de retrait, voire de rejet. Il n'est pas le premier Anglais à le faire. Francis Bacon avait déjà vitupéré contre l'abstraction, jugé par lui comme une simple décoration. Son cadet déteste pour sa part des tendances comme le minimalisme ou le conceptuel, qui lui semblent de pures escroqueries. Il a osé déclarer à la télévision qu'il lui semblait «quand même qu'un tableau devait avoir un sujet, représenter quelque chose.» La fabrication, l'artisanat gardent pour lui toute leur valeur. Ce qui énerve le plus Hockney est de voir la critique supplanter la création à coup de discours. «L'art appartient aux artistes, pas aux théoriciens.» On pourrait ajouter qu'il est selon lui destiné à un public. Le grand public. 

Ces propos hérétiques n'ont pas porté grand tort à leur auteur. L'effet eut été pire en France ou aux Etat-Unis, dont Hockney vomit ouvertement les critiques. L'homme est devenu une institution. On avait dit de Lucian Freud, qui fit d'Hockney un magnifique portrait ayant demandé cent heures de pose, qu'il était «le dernier grand peintre vivant». Freud est mort. Maintenant, c'est lui qui a hérité du titre, même s'il se trouve du moins et du moins bon (et même du mauvais) dans la production torrentielle de David. Mais qu'est-ce après tout que la peinture? Catherine Cusset répond avec l’intéressé dans la dernière page. «La capacité à percevoir de l'ordre dans le chaos du monde». 

(1) A 74 ans, Hockney a obtenu l'Ordre du Mérite, une récompense qu'Elizabeth II n'a décerné qu'à 24 personnes.

Pratique

«Vie de David Hockney» de Catherine Cusset aux Editions NRF-Gallimard, 186 pages.

Photo (Stéphane de Sakoutin/AFP): David Hockney en 2017 lors de sa rétrospective au Centre Pompidou.

Prochaine chronique le lundi 29 janvier. "Bourdelle et l'antique" au Musée Bourdelle de Paris. Une belle réussite.

 

 

 

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