Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Camille Laurens raconte "La petite danseuse" de Degas

Crédits: DR

En 1881, Edgar Degas crée le scandale. Un de plus, dans la litanie qui marque les beaux-arts parisiens de 1863, date du «Déjeuner sur l'herbe» de Manet, à 1914. L'artiste présentait «La petite danseuse de quatorze ans». Tout d'abord, il ne s'agissait pas d'une statue au sens classique du terme, même s'il s'agit de la seule sculpture que Degas présentera de son vivant au public. L’œuvre était en cire. Le tutu en gaze. Le ruban de soie. Les cheveux authentiques. Mais ce qui choquait le plus le public finalement très bourgeois qui allait voir les impressionnistes, c'était la physionomie de l'adolescente aux mains jointes dans le dos. Certains la jugeaient simiesque. D'autres vicieuse. Il s'agissait indéniablement d'une «fleur de ruisseau», même si la fille exerçait ses activités à l'Opéra tout neuf construit par Charles Garnier. 

Qui était cette jeune personne, dont on connaît le véritable nom? Camille Laurens s'est attachée à le faire savoir. Bien qu'elle soit romancière (1), l'auteure ne se livre pas à une fiction comme ont pu en inspirer «L'origine du monde» de Gustave Courbet ou «La jeune fille à la perle» de Vermeer. Il s'agit du produit des ses recherches sur Marie van Goethem, que facilite aujourd'hui Internet. L'auteure en raconte le peu qu'elle a pu découvrir, en replaçant ses informations dans le contexte de l'époque. Les petits rats sortaient en général des couches populaires, voire pauvres. Ils ne recevaient aucune instruction autre que celle qu'on faisait entrer à coups de badine dans leurs corps malingres. L'Opéra ayant obtenu une dérogation, l'instruction primaire n'y sera introduite qu'en 1919. Après l'échec ou la gloire venait donc la pauvreté... ou le trottoir. Un trottoir auquel les coulisses de l'Opéra ressemblaient par ailleurs déjà fâcheusement.

Des traits sans doute caricaturés 

D'origine belge, Marie a posé pour plusieurs œuvres de Degas, qui en a sans doute caricaturé les traits afin de la rendre plus animale. Plus présente. Elle n'a sans doute jamais vu la statue exposée, avant que Degas la relègue au fond de son atelier, refusant de la vendre à une collectionneuse aussi avisée que Louisine Havemeyer, sa grande cliente américaine (2). Les registres de l'Opéra disent que Marie a été assez vite renvoyée pour absentéisme. Le séances de pose se révélaient sans doute plus profitables pour nourrir les siens. Elle se retrouve ensuite mêlée à une petite affaire de vol. Puis vient le silence. La mort à 43 ans, en 1908. Notons que sa sœur réussira, elle, une jolie carrière de danseuse, avant de devenir professeur. 

Après avoir donné dans l'histoire et la sociologique, Camille Laurens passe à un peu d'autofiction, avant de conclure de manière non moins conventionnelle par des adresses de la vivante à la morte. Il devient de nos jours difficile d'échapper à de telles élucubrations. L'écrivaine raconte ainsi ses expériences de petite ballerine et celle de sa propre sœur. Tout se terminera vite et mal quand ses parents découvriront qu'un enseignant à la mode ancienne les frappaient quand elles se trompaient. Son père hésita même à porter alors plainte. Nous ne sommes plus en 1881, et la danse classique commence de nos jours à marquer le pas. Produit-on du reste encore beaucoup de spectacles avec «Gisèle» ou «Le lac des cygnes» à l'affiche hors de Russie?

(1) Je citerai "Dans ces bras-là" (2000) ou "Celle que vous croyez" (2016).
(2) Les tirages bronzes sont posthumes, comme ceux de toutes les sculptures d'Edgar Degas.

Pratique

«La petite danseuses de quatorze ans», de Camille Laurens aux Editions Stock, 175 pages.

Photo (DR): La tête de la petite danseuse, aux yeux presque clos.

Ce texte intercalaire suit immédiatement celui sur l'expositon Degas de la National Gallery de Londres.

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