Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Bruce Bégout décrit le "Lieu commun" des motels américains

Crédits: Site de Auto Escape

On a envie de parler de non-lieu, comme en Justice. Bruce Bégout préfère le terme de «Lieu commun». Une référence plutôt littéraire. Auteur de «La découverte du quotidien», qui pourrait servir de titre générique à ses livres, cet universitaire français de 50 ans s'attaque cette fois au motel. Un symbole des Etats-Unis depuis les années 1920. «S'ils venaient à disparaître, c'est une part de notre mémoire collective qui serait effacée», affirme l'un des interlocuteurs cultivés des «témoignages» regroupés à la fin. Le professeur d'histoire et de civisme cité va jusqu'à parler d'«icônes profanes», ce qui peut sembler beaucoup. Mais «la culture américaine s'est édifiée en fonction d'un intérêt essentiel pour la quotidienneté», rappelle tout de même Bégout. 

L'auteur commence avec un récapitulatif. Le motel naît donc peu après la Première Guerre mondiale sur le modèle du campement ouvrier. Il suit la progression de l'industrie automobile, alors symbolisée par la très économique Ford-T. Reste à trouver un nom pour cette sorte d'établissements, situés en marge des routes. Le Milestone Motel de San Luis Obispo, en Californie, est le premier à adopter la contraction des mots «motor» et «hotel». Nous sommes le 12 décembre 1925. L'appellation se généralise très vite. Elle désigne un type de machine à dormir. «Le motel représente aussi un espace mental, une sorte de caisson sensoriel qui amplifie les percussions émotionnelles des différents voyageurs qui y prennent place», même si ce n'est pas pour longtemps. La chose reste conçue pour y passer une nuit. Deux, au maximum.

A l'écart du monde 

Dans cet endroit en apesanteur, sans repères et sans voisins, tout peut sembler permis. Et de fait, l'imaginaire en a rapidement fait des lieux de rendez-vous pour amours clandestines. En 1935, une petite enquête prouvait que sur 109 couples ayant pris une chambre dans le même motel sur dix jours, 102 avaient donné à la réception (car il y en a tout de même une) des noms d'emprunt. Cela peut devenir encore autre chose. Le motel forme le repère où des malfrats préparent un mauvais coup, ou se cachent lors de leur cavale. Il suffit de penser aux mythes véhiculés par des décennies de cinéma hollywoodien. A bon droit? En 1940 J. Edgar Hoover, le fondateur du FBI, voyait dans les motels des «camps du crime»... Le mélange de l'événementiel et du quotidien, quoi. Pour Bruce Bégout, le génie d'Alfred Hitchcock dans «Psychose» est d'avoir situé la crime à l'intérieur d'une chambre banale, et donc rassurante, et non au coeur de la vieille maison gothique sur la colline attenante...

Mais le motel prend pour l'écrivain (et philosophe) d'autres sens, bien plus généraux. Il est né dans un pays immense que l'on traverse en tous sens pour bouffer des kilomètres (ou plutôt des «miles»), voir un membre éloigné de sa famille ou chercher du travail. Il annonce et incarne une civilisation non plus sédentaire, mais basée sur des flux. Tout bouge désormais tout le temps. Les hommes, les véhicules et même parfois des idées. «Il s'agit de dissoudre définitivement dans la fluidité d'un réseau (autoroutes, internet, transactions des capitaux) toute notion de centralité et de point d'appui.» D'où la mort à terme, peut-être, de certains centres urbains. D'où la désaffection, elle bien en marche, pour ce qui encombre par sa matérialité. A certains, la maison semble déjà de trop. L'homme moderne passe d'un lieu à l'autre non plus par nécessité, mais par plaisir, puis par habitude. Je connais des retraités dont l'existence tient de l'errance sans fin. Ce sont des vagabonds, puisque ces derniers se distinguent foncièrement pour Bégout des clochards «qui, eux, ne bougent jamais.»

Lieux sans surprises

Il faut donc créer pour ces gens des lieux interchangeables et sans surprise. La chose finit par dégager une esthétique, même s'il s'agit d'une anti-esthétique. Le motel se trouve souvent à l'écart de la route, contrairement au café qui peut, lui, compter sur des habitués. Il lui faut se faire voir. Ce sera par le biais d'enseignes aussi voyantes que possible, surtout la nuit. L'établissement placé derrière ces néons colorés devient du coup secondaire. C'est un carton à chaussure habitable. Après avoir passé par un «lobby», conçu pour passer le moins de temps possible, le client accède à un chambre d'où il ne verra aucun voisin. Le motel ne constitue pas un lieu de sociabilité. Si jamais il se voit amené à voir d'autres clients, ce sera toujours pour de mauvaises raisons... ou autour d'une piscine aux eaux d'un bleu superbement artificiel. Rien ne doit étonner. Rien ne doit détonner. «Le motel est à l'architecture ce qu'une pièce de John Cage est à la musique de chambre», confie à Bégout l'un des autres clients insolites de ce genre d'établissement. 

Tout cela apparaît bien raconté et bien écrit, même s'il demeure clair que l'ouvrage ne s'adresse pas au public moyen des motels. Le lecteur y retrouve en effet Michel Foucault, Adorno, Héraclite, Walter Benjamin, Husserl et j'en passe. Ces penseurs se nichent au détour d'une phrase, en «guest-stars». Certaines notions philosophique ne sont de plus pas en anglais, mais en allemand, ce qui fait nettement plus chic. L'ensemble ne s'en lit pas moins facilement. Et, vu l'originalité foncière du sujet, il comporte bien peu de lieux communs.

Pratique

«Lieu commun» de Bruce Bégout aux Editions Allia, 189 pages.

Photo (tirée du site de Auto Escape): Une vue mythologique du motel américain, avec la voiture "vintage".

Prochaine chronique le dimanche 16 avril. La National Gallery de Londres propose une exposition... avec un seul tableau. Il est signé Guido Cagnacci. Je vous raconte.

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