Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Bernadette Murphy enquête sur "L'oreille de Van Gogh". Passionnant!

Crédits: DR

Qu'est-il vraiment arrivé à Arles le 23 décembre 1888? Quelle part de réalité se cache derrière la légende? Celle-ci veut que Vincent Van Gogh, pris d'une crise de démence, se soit alors tranché l'oreille pour l'offrir à une fille publique. Le peintre n'aurait pas pu se voir mieux piloté par un conseiller un communication. Une bonne partie de sa gloire posthume repose sur ce geste inconsidéré. Le mythe s'est encore vu amplifié par la publication en 1934 de «Lust for Life» d'Irving Stone. L'ouvrage se présentait pourtant comme une demi fiction. On sait que Vincente Minnelli (1) a tiré du livre un film magnifique avec Kirk Douglas en Van Gogh. L'artiste s'est du coup retrouvé en protagoniste d'un grand mélodrame hollywoodien. 

Les faits du 23 décembre demeurent généralement incontestés. Installée en Provence, Bernadette Murphy vient de les décortiquer. Après sept ans d'enquête, l'Irlandaise peut aujourd'hui sortir un bouquin (son premier) où chaque détail s'est vu bétonné. Eh bien, si tout ne se révèle pas faux, tout restait approximatif! Simultanément paru en dix langues, ce gros livre de 393 pages (dont 78 de notes) rétablit la vérité. Il a fallu pour cela remettre les choses à plat. L'auteure disposait du temps voulu. Il lui en a fallu beaucoup afin d'établir une fiche sur chacun des 15 000 Arlésiens ayant pu croiser le peintre lors de son séjour. Bernadette Murphy a dû pour cela consulter les recensements, les inventaires, les contrats de vente, les registres fonciers et bien sûr la presse locale de l'époque. Celle-ci a fourni une surprise. La légende veut qu'un seul entrefilet ait paru sur le drame. Hé bien, il en existe six! Si les journalistes ne se sont pas montré plus prolixes devant ce fait divers sensationnel, c'est parce qu'Arles subissait ce même jour d'incroyables inondations.

L'enquête en train de se faire

Au fil des chapitres, qui racontent à la manière d'un polar l'enquête en train de se faire avec Bernadette dans le rôle du détective, bien des faits vont s'élucider. Van Gogh ne connaissait, avant de le faire venir, Gauguin que de loin. Son premier choix portait sur le jeune Emile Bernard, à qui ses parents ont interdit le voyage. Il fallait ensuite trancher, si j'ose dire, dans le vif du sujet. Le Néerlandais a-t-il coupé son oreille entière, ou seulement un lobe? De toutes manière, il aura perdu beaucoup de sang. Et de quelle oreille s'agit-il, finalement? La gauche ou la droite? Les deux autoportraits, dont l'un reste d'une authenticité contestée, montrent l'oreille droite pansée. Mais un tel tableau se réalise en principe avec l'aide d'un miroir. Et qui était la fille? Une certaine Rachel... 

Tout finit par trouver une solution. Par recoupements, Bernadette a aussi bien identifié la femme de ménage de l'artiste que la prostituée. Elle a même prouvé, grâce à ses descendants, qu'il y avait eu ici maldonne. La récipiendaire de l'oreille était en fait une jeune fille de 18 ans, récemment blessée, faisant le ménage dans un bordel. Trop jeune donc aux yeux de la loi pour vendre son corps. Quant à la maison de tolérance, elle ne se trouvait pas où on la cherchait dans les années 1930, dans un quartier suburbain par ailleurs victime des bombardements de 1944. Vu les plaintes d'un couvent voisin, la rue chaude a changé de quartier vers 1900.

Le pasteur et le médecin 

Beaucoup de personnages secondaires ressortent de cette longue étude. Si l'on connaissait de longue date Joseph Roulin ou Marie Ginoux, il n'en allait pas de même pour le pasteur Salles, qui avait refusé par modestie un portrait. Van Gogh a pourtant été soutenu par lui dans les pires moments. La catholique Arles comportait alors une forte communauté réformée, venue des Cévennes. Il en reste aujourd'hui un temple en plein centre urbain. Il y a aussi le médecin Félix Rey. C'est lui qui a soigné Van Gogh avec un traitement d’avant-garde ayant empêché toute infection. Rey avait alors 23 ans. Il savait écouter. Le peintre figurait parmi ses premiers patients. Il l'a revu souvent, l'artiste brossant même son effigie. Irving Stone l'a longtemps interrogé dans les années 1930. Bernadette a ainsi pioché dans les archives Stone. 

Restait enfin à démêler l'histoire de la pétition. La légende veut que d'innombrables Arlésiens aient cruellement signé un texte contre le peintre atteint de folie. Le document avait disparu. Puis il était resté caché. Bernadette Murphy a pu le consulter et le décrypter avec son fameux fichier. Il ne comporte en tout que trente signatures, dont celles de quatre illettrés. La plainte émanait en plus du propriétaire du logement de Van Gogh, qu'il était parvenu à le relouer plus favorablement dans son dos. Autant dire que le départ définitif du peintre l'aurait bien arrangé.

Un simple "estranger" 

Evidemment, l'idée d'un génie moins solitaire et moins persécuté a de quoi déranger. Van Gogh n'était ni mieux, ni plus mal intégré qu'un «estanger» dans la Provence actuelle. L'auteure dit à ce propos combien il demeure difficile de se faire accepter ici. Elle le fait avec un certain humour. Son texte, qui se lit comme un roman, n'offre évidemment plus rien d'hollywoodien. Sa vérité se voit dédramatisée. Le lecteur apprend même au passage ce qu'est devenu le bout de l'oreille gauche, que personne n'a jamais vu à cause du pansement. Le docteur Rey a dû renoncer à le recoudre. Il lui semblait déjà trop nécrosé.

(1) Une petite partie du film a été dirigée en sous-main par George Cukor.

Pratique

«L'oreille de Van Gogh», de Bernadette Murphy, aux Editions Actes Sud, traduit par Christine Le Boeuf, 393 pages.

Photo (DR): L'autopotrait contesté de Van Gogh à l'oreille coupée. Bernadette Murphy voit là une version plus tardive, avec un pansement allégé.

Texte intercalaire.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."