Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Béatrice Joyeux-Prunel raconte les avant-gardes de 1918 à 1945

Crédits: DR

Suite, mais pas fin. Il y a quelques mois, Béatrice Joyeux-Prunel sortait «Les avant-gardes artistiques, 1848-1918», qui se présentait déjà comme une «histoire transnationale». L'enseignante à l'Ecole normale supérieure reprend aujourd'hui le fil de sa narration pour aller jusqu'en 1945. Un troisième tome, dont la date de parution n'est pas annoncée, devrait mener le lecteur jusqu'au début des années 1970. La fin des avant-gardes instituées. Il sortira sans doute dans les mêmes conditions. Ces énormes volumes (plus de 1000 pages) paraissent directement en livres de poche, chez Folio. Le défaut est bien sûr la quasi absence d'illustrations. Les évidentes qualités se révèlent le prix et la maniabilité. Ce sont là des bouquins idéaux pour un (très) long voyage en train.

L'année 1918 marque en novembre la fin de la guerre. Celle-ci a mis une sourdine aux avant-gardes, le conflit évitant même de se refléter dans les arts, sauf dans l'Allemagne expressionniste. Un seul mouvement a pris son essor, en violente réaction contre le chaos ambiant, qu'il fait mine d'adopter. C'est Dada, qui naît à Zurich avant d'essaimer dans les principales villes occidentales. Comment reprendre après le cours des choses? «La majorité des artistes s'attendaient à retrouver, pour le suivre ou le contredire, le même système international d'avant 1914.» Inutile de dire qu'il n'en fut rien. Le plus important, et cela l'auteur le met bien en avant, c'est que Paris cesse de former le centre du monde. Il s'agit désormais d'une métropole culturelle au même titre que les autres. La plus frileuse d'entre elles, sans doute. Désormais, les choses se produisent partout, de Berlin à Moscou en passant par New York et Amsterdam. D'une manière imprévue, même l'Amérique du Sud bouge. Tout un chapitre lui est du reste consacré. Il faudra attendre les années 30 et la montée des périls (et des censures) pour que Paris redevienne un pivot central, avec la diffusion des surréalismes.

Marchands et collectionneurs 

Berlin incarne les années 20, en attendant Hitler. Moscou aussi, jusqu'aux brutaux coups de gel staliniens. En URSS, l'avant-garde relève aussi de la politique communiste et d'une nouvelle forme d'économie. Important, le financement! Béatrice Joyeux-Prunel se garde bien, dans son épopée, de parler d'un art détaché de toutes contingences matérielles. Il y a dans le monde capitaliste «la nécessité de s'inscrire sur le marché de l'art, la spéculation, les alliances marchandes, tout en niant, jusqu'à la mauvaise foi, une soumission à Mammon, la dénégation de l'argent restant l'idéologie artistique la mieux partagée.» Les histoires croisées sont d'une part faites des rapports face à aux Etats toujours plus totalitaires (l'Italie mussolinienne faisant exception avec son goût des avant-gardes), et de l'autre des compromis imposés par les galeristes et les mécènes. D'où nombre de noms «impurs». Les marchands Paul Rosenberg ou Jeanne Bucher, les collectionneuses Katherine Dreier ou Marie-Laure de Noailles, le tout jeune Museum of Modern Art (fondé par trois femmes en 1929) occupent dans le récit autant de place que Picasso ou Marcel Duchamp.

Il fallait donner énormément d'informations sans ennuyer, ni se mélanger les pinceaux (l'expression me semblant ici tout à fait à sa place). Le texte saute sans cesse d'une cité à l'autre, ce qui reflète l'internationalisation des arts. Les œuvres, les artistes et les images circulent. Il convenait aussi de laisser de la place aux périphéries. Pratiquement tous les pays occidentaux ont connu leurs avant-gardes avec des expositions, des revues (la revue tient un rôle capital entre 1920 et 1940) et des tentatives généralement avortées de se faire (re)connaître au-delà des frontières. Béatrice Joyeux-Prunel ne perd pas pied. Elle sait englober dans son texte ce qui mérite de l'être, le design, la photo et dans une certaine mesure le cinéma rejoignant alors les beaux-arts. Un seul oubli, mais de taille. Comme d'habitude, l'Angleterre reste presque oubliée en dépit du vorticisme, du groupe de Bloomsbury et du bouillonnement des années 1940.

Un excellent résumé 

Il s'agit donc d'un excellent résumé, si j'ose dire. Pas de vaines théories. Aucun verbiage. Une solide attention portée au concret. Sans oublier les conflits de personne, les avant-gardes ayant tendance à dilater encore les ego artistiques. L'auteur raconte sans émettre de jugements de valeur. Il (ou plutôt elle) laisse aussi entendre que les avant-gardes, qui finissent par s'empiler avec les ans à la manière d'un mille-feuille, ne forment pas l'art dans son intégralité. On a le droit d'être d'arrière-garde. Sauf exception, un créateur reste-t-il d'ailleurs d'avant-garde pendant toute sa vie?

Pratique 

«Les avant-gardes artistiques, 1918-1945», de Béatrice Joyeux-Prunel, Folio Histoire, 1188 pages.

Photo (DR): le groupe surréaliste au début des années 1930. au centre André Breton et Salvador Dali. 

Prochaine chronique le dimanche 23 juillet. Le Musée Jenisch de Vevey propose "Le vertige de la couleur".

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