Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Livre. Pour l'art contemporain, le chef-d'oeuvre est-il aujourd'hui devenu inutile?

Camille Saint-Jacques et Eric Suchère signent chacun un essai sur le sujet. Tout a bien changé depuis la modernité. Les créateurs proposent aujourd'hui des travaux en séries.

Jeff Koons et son lapin. Le chef-d'oeuvre, c'est aujourd'hui ce qui vaut le plus cher.

Crédits: RTS

Je m’en souviens comme si c’était hier. La conversation doit pourtant bien remonter à vingt ans. A un dîner genevois, un conservateur américain se plaignait de ne plus oser parler de chefs-d’œuvre autour de lui. Le politiquement correct commençait à faire ses ravages. Le cher homme nous expliquait qu’une telle appellation avait, selon certains des ses collaborateurs (qui avaient sans doute trop lu Pierre Bourdieu!), un aspect presque insultant pour les autres peintures ou sculptures. Tout se révélait selon eux digne du même traitement. Conserver une hiérarchie esthétique devenait du coup réactionnaire, comme toute sélection impliquant des rejets. Chaque œuvre, par sa seule existence, apparaissait digne d’intérêt. C’était (en théorie, hélas…) la même chose que pour les êtres humains. On sait que la liberté importe désormais moins que la sacro-sainte égalité.

Tel n’est pas tout à fait le propos du livre «Le chef-d’œuvre inutile», paru cette année à l’Atelier contemporain. Une petite maison d’édition pilotée par le FRAC Auvergne. Mais tout finit par se rejoindre. L’ouvrage se révèle en plus double, ce qui en fait finalement l’intérêt. Deux auteurs se connaissant bien entre eux signent chacun un essai sur le thème. Ecrivain et traducteur, Eric Suchère enseigne à l’Ecole supérieure d’art et de design de Saint-Etienne. Camille Saint-Jacques (comme la coquille) est peintre, écrivain et critique d’art. Il donne aussi des cours. Tous deux sont des gens du contemporain, mais avec une ample et claire vision de ce qui a précédé. Ils ne font donc pas partie des gens croyant aujourd’hui qu’Andy Warhol a immédiatement succédé à la grotte de Lascaux.

Hier et aujourd'hui 

Le propos du tandem d’essayistes (tenant d’autant plus du dialogue amical qu’il se voit ponctué d’un échange de lettres) touche donc «aujourd’hui» par rapport à «hier». Jadis, tout restait simple. L’art était un métier souvent familial, acquis en suivant des règles. L’inspiration jouait moins que le respect de traditions. Celles-ci touchaient aussi bien aux techniques qu’à certains sujets. Un peintre et un sculpteur restaient du coup proche de l’artisan. Aux guildes médiévales avaient juste succédé, du moins pour les meilleurs d’entre eux, les académies fondées avec un privilège royal. Elles se considéraient comme les gardiennes d’une certaine orthodoxie. Pour s’y voir admis, il s’agissait de produire en un temps donné un "morceau de réception". Un peu comme les Compagnons du Devoir de nos jours. Ce tableau, ou cette statue, prouvait leur maîtrise. Leurs auteurs étaient digne de perpétuer une tradition.

La couverture du livre, avec le portrait de Piero Manzoni, l'homme des "merdes d'artiste". Photo DR.

Depuis le début du XXe siècle, voire dès l’impressionnisme, ce carcan c’est peu à peu desserré. Il n’y a plus de règles fixes à suivre. La commande publique a par ailleurs diminué même si l’État et les municipalités en passent toujours, en éprouvant une certaine honte à jouer les patrons. Il y a donc eu un déclin du chef-d’œuvre patenté, du moins pour les créations nouvelles. Ces dernières se sont mises à faire partie d’une série (merci Claude Monet!). A la progression vers l’œuvre ultime a succédé la déclinaison de thèmes. Peut-on du coup dire qu’une des versions est meilleure que les autres? Oui, à mon avis, mais je sais que je frôle l’hérésie. Les «Nymphéas» de Monet ou les compositions cubistes de Braque comportent pourtant leurs hauts et leurs bas. Dans un «travail», puisque c’est le nouveau mot qui s’impose, repris comme tel par Eric Suchère et Camille Saint-Jacques, il n’y a plus plus que des étapes, comme dans le Tour de France. Cela dit, les deux auteurs n’utilisent pas la dernière expression à la mode. Pour certains, il n’existe même plus de «travaux» mais des «propositions». Comme si le public gardait (tout de même) la permission de les refuser...

Relativisme officiel

Cela dit, on retrouve sous la plume du premier des deux auteurs en lice (c’est Saint-Jacques) l’aspect «moral» subi par mon conservateur d’il y a vingt ans. Pour le dénoncer, d’ailleurs. Mais gentiment. «Comment ignorer que l’horizontalité, avec son côté politiquement correct, sa bonne conscience et sa bienveillance, manque un peu de panache et d’héroïsme?» Il faut cependant bien faire avec le relativisme actuel, prôné comme une nouvelle norme. Tout se vaut. Ce nivellement tient cependant de la théorie. De l’idéal. Un monde idéel peinant à sortir des écoles d’art (où l’on apprend pourtant aujourd’hui surtout à se vendre), des centres contemporains et des résidences pour créateurs émergents. Les règles esthétiques et techniques disparues ont en effet été remplacées par la dure loi du marché. «Le chef-d’œuvre honni est devenu l’icône.» La «Marilyn» de Warhol ou le lapin de Jeff Koons. Des pièces reconnaissables, brillant sous le feu des enchères. Eric Suchère et Camille Saint-Jacques sont d’accord pour le déplorer. Pour le public, faute d’autres repères, le chef-d’œuvre, c’est aujourd’hui ce qui vaut le plus cher.

De telles signes de reconnaissance constituent cependant aussi des stimuli. Soyons positifs! «Dans le monde brutal et confus qui est le nôtre, les icônes de l’art contemporain sont des œuvres qui nous transmettent tout simplement du courage et de l’élan.» Ces images indéfiniment répétées et reproduites surnagent au milieu du trop-plein visuel nous harcelant chaque jour. Le chef-d’œuvre appartenait à un univers où l’œil se voyait rarement sollicité, et où les artistes produisaient finalement peu. Quelques dizaines de peintures seulement pour Piero della Francesca ou Vermeer. Et c’est là où le serpent se mord la queue! S’il n’existe plus de sommets absolus dans l’art contemporain (Picasso reste sans doute le dernier à en avoir produit quelques-uns), ceux du passé conservent leur aura. Les gens acceptent de piétiner des heures pour apercevoir ceux du Louvre, du Prado et des Offices. Peut-être pas par goût profond. Mais afin de respecter un culte. Et tant pis pour notre monde que la doxa intellectuelle veut désormais «post-duchampien» (ou d’après Marcel Duchamp)!

Pratique

«Le chef-d’œuvre inutile» de Camille Saint-Jacques et Eric Suchère, à l’Atelier contemporain, collection Beautés, 132 pages.

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