Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Livre illustré. Gérard Fontaine nous dit tout sur "Le Fantôme de l'Opéra"

Très illustré, cet ouvrage cultivé révèle les secrets de l'hôte le plus célèbre du Palais Garnier. Qu'ont inventé (ou non) le roman de Gaston Leroux et les films hollywoodiens?

Lon Chaney et Mary Philbin. Le masque vient d'être arraché. Une image célèbre du film de Rupert Julian, tourné en 1925.

Crédits: DR

C’est une légende vivante. Alors qu’il aurait dû disparaître depuis longtemps, même s’il s’agit d’un personnage littéraire, «Le Fantôme de l’Opéra» ne cesse de faire parler de lui. En 2020, on joue encore partout dans le monde la comédie musicale de Sir Andrew Lloyd Webber et Richard Stilgoe, créée à Londres en 1986. Une véritable mine d’or. Outre les spectacles, entre 24 et 40 millions de disques de la bande originale ont été vendus entre 1986 et 2015. Et ce à une époque où la musique se consomme plutôt sous forme de téléchargements.

Le fantôme revient aujourd’hui sous forme d’un luxueux album, vendu à prix très doux (du moins en euros). Les très sérieuses Editions du Patrimoine publient cet ouvrage de Gérard Fontaine. Un spécialiste du Palais Garnier, auquel il a déjà consacré plusieurs livres, pour la plupart édités par la même maison. Le chef-d’œuvre de Charles Garnier, auquel nous devons en plus modeste l’opéra de Monte-Carlo, semble à l’auteur (docteur en philosophie et administrateur culturel) une matière inépuisable. Il faut dire que l’édifice, inauguré en 1875, cache sous ses dorures et ses stucs tant d’innovations techniques à relever que l’auteur trouve toujours de l’inédit. L’Opéra de Paris est au départ une gigantesque carcasse métallique. Et puis, il y a les décors peints, dont certains ont été restaurés depuis les années 1990. Mais il reste ici encore à faire en matière de restitutions. L’Opéra est un gouffre financier…

Le lustre n'est jamais tombé

Le fil conducteur de ce nouveau tome est bien sûr le Fantôme. Son invention est due à Gaston Leroux, qui avait auparavant donné vie au détective reporter Rouletabille. Ce personnage, ou plutôt cette ombre, constitue bien sûr une fiction. Mais qu’y a-t-il de vrai dans les colonnes creuses (là tout, comme le révèle Gérard Fontaine) ou dans le lac souterrain (en fait une demi vérité)? Le grand lustre est-il bien tombé au moins une fois? Là, la réponse devient ici non, quoique… L’un des quatre contrepoids soutenant ce monstre de sept tonnes (et non de 300 tonnes comme dans le roman) s’est bel et bien effondré en 1896 sur la tête d’une malheureuse spectatrice. Une gravure en première page du «Progrès illustré» en témoigne, non sans infidélités topographiques. Le bal de l’Opéra a pour sa part effectivement eu lieu de la fin du règne de Louis XIV aux années 1920. Quant à la loge No 5, où commence le drame, elle était jadis la plus cotée, avec son petit salon et son cabinet de toilette.

Image publicitaire de la mouture de 1943, produite par Universal. Photo DR.

Tout cela nous est raconté avec beaucoup d’images. Certaines reproduisent la réalité d’hier et d’aujourd’hui. Les autres proviennent essentiellement des films tirés (toujours de manière infidèle, selon Gérard Fontaine), du roman de Leroux, paru en 1910. Sans grand succès, curieusement. Deux adaptations ont avant tout retenu les iconologues. Il s’agit des productions Universal américaines de 1925 et de 1943 (cette dernière en Technicolor). La première (dont plusieurs copies figurent sur Youtube, dont une splendide version teintée en bleu et marron) valait par la reconstitution des lieux à Hollywood et par le jeu expressionniste de Lon Chaney. La seconde, dont Youtube n’offre par contre que des fragments, paraît très raisonnable à côté. Les autres moutures se voient peu sollicitées par Gérard Fontaine, même si le Fantôme est encore réapparu en 2004. Une mise en boîtes du spectacle de Sir Andrew Lloyd Webber et Richard Stilgoe.

Le mystère de la version de 1916

Notez qu’il y a là pourtant un mystère supplémentaire. En secouant un peu Google, j’ai découvert qu’il existait du Fantôme une version allemande, tournée courant 1916. En pleine guerre, donc. Que celle-ci ait disparu, comme d’innombrables productions muettes, n’a rien d’étrange en soi. Qu’il n’en subsiste ni scénario, ni affiche, ni photos paraît bien plus curieux. Faut-il voir là une nouvelle manifestation du Fantôme? Après tout, Andrew Lloyd Weber et ses complices l’ont bien ressuscité en 2010 pour une suite, «Love Never Dies», située à Coney Island…

Pratique

«Le Fantôme de l’Opéra, Légendes et mystères au Palais Garnier» de Gérard Fontaine aux Editions du Patrimoine, Centre des Monuments historiques, 192 pages.

Et la version de 2004! Photo DR.

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