Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Béatrice Joyeux-Prunel raconte en 608 pages la "Naissance de l'art contemporain"

Le livre clôt une trilogie sur les avant-gardes qui partait de 1848. Remarquable, l'ouvrage couvre le monde entier. Il se concentre cette fois sur les années 1945 à 1970.

Jackson Pollock, promu superstar par la presse américaine de l'époque.

Crédits: Martha Holms, Life Picture Collection, Getty Images

«J’ai voulu comprendre pourquoi notre époque canonise des objets qui lui crachent dessus.» Inscrite par Béatrice Joyeux-Prunel dans les «Remerciements» précédant le troisième (et dernier) tome de sa recherche sur les avant-gardes depuis 1848, la phrase décrit bien les enjeux de ce monument éditorial. Plus de 1500 pages à l’interligne serré (1). Il ne s’agit pas pour l’historienne, qui enseigne aujourd’hui à l’Université de Genève, de décrire des œuvres et de développer de savantes thèses sur leurs substrats esthétiques. Ni a fortiori d’émettre des jugements du type «c’est bien» ou «c’est mal» (même si tout, pour le regardeur, se résume finalement à cela). La chercheuse entend nous montrer que pour les artistes et leurs marchands (le marché actuel naît dans les années 1850) les choses ne se résument pas à la création, puis à la simple vente. Les trois livres tournent du coup autour de stratégies complexes, développées par des manipulateurs pour donner de nouvelles envies aux collectionneurs. Autrement dit aux acheteurs. Ceux-ci deviennent souvent, dans ce troisième «opus» centré sur les années 1945 à 1970, des musées devenus acteurs. Ils jouent ainsi le rôle de caution ou d’"influenceurs", pour parler comme aujourd’hui (2).

Le premier volume brassait sept décennies pour foncer tête baissée dans l’urinoir de Marcel Duchamp baptisé «Fontaine» (1917). Nous étions encore chez les modernes, avec l’héroïsation suscitée par les téméraires déclarations de guerre à un académisme dont nous découvrons avec surprise, depuis l’ouverture d’Orsay en 1986, qu’il tient plutôt bien le coup. La suite était marquée par la lutte contre «le retour à la raison» des années 1920, puis les totalitarismes. Nous en arrivons maintenant à la seconde après-guerre, officiellement marquée par le progressif triomphe de New York sur Paris. Une victoire consacrée en 1964 par la remise du grand prix de la Biennale à Robert Rauschenberg, alors que Venise se situait pour les Français en terre conquise. La chose serait la suite de l’impérialisme américain, de Wall Street et de la CIA. Une idée bien trop simpliste pour que Béatrice Joyeux-Prunel ne se fasse une joie de la démonter.

Rupture avec l'Europe

Rien n’était en effet dit sur le plan mondial en 1964. La seconde (ou troisième) Ecole de Paris remportait encore des triomphes aux Etats-Unis. Des galeries de la capitale avaient d’ailleurs de lucratives succursales outre-Atlantique. Un reste de colonialisme culturel. Le goût venait traditionnellement d’Europe. Ce n’est que peu à peu, de manière auto-proclamée, que s’est imposée une nouvelle génération abstraite locale. Elle travaillait en grand. Un signe d’affirmation. Barnett Newman, Jackson Pollock, Clyfford Still, Franz Kline entendaient tirer la prise. Ou plutôt couper le cordon ombilical avec l'Europe. Ils proposaient une table rase, avec un art que l’auteure juge équivalent à ce qui se faisait de l’autre côté de l’Océan. Mais les nouveaux-venus savaient se vendre! «Désormais, un artiste, c’était d’abord sa photographie et quelques phrases pour le caractériser.» Un style de vie aussi. Mâle. Blanc. Hétérosexuel. New-yorkais, ou au moins lié à la «Grosse Pomme». Une star, quoi! Alcoolique comme Hemingway ou Faulkner, Pollock aura la chance de mourir dans un accident de voiture en 1956. Un an après James Dean, le nouveau roi d’un Hollywood qui avait lui aussi tourné le dos au Vieux Monde. Le mythe était né.

Robert Rauschenberg à Venise en 1964. Vers le prix. Photo Ugo Mulas, Succession Ugo Mulas, Getty Images.

Ça, c’est l’histoire, comme elle a été écrite, diffusée et canonisée par la presse américaine, puis l’histoire de l’art «Made in USA». Pollock est en fait resté inconnu à Rome ou à Berlin jusqu’en 1953. Les premières expositions d’expressionnisme abstrait, servies sur un plateau par l’Amérique dans toute l’Europe, ont débouché sur des flops publics. Et, pour ce qui est du «pop-art» (dont Rauschenberg était un représentant moins populaire que Warhol ou Lichtenstein dans la mesure où il se prêtait mal aux produits dérivés), Londres ou même Paris ont servi de terrain de lancement. C’est là que les futurs ténors de la scène américaine ont commencé à vendre. Les collectionneurs italiens ou allemands boursicotaient moins avec les nouveaux talents que ceux du Nouveau. Le risque d’un trop rapide «second marché» apparaissait du coup moindre à des galeristes comme Leo Castelli et Ilona Sonnabend. Deux Européens émigrés aux USA, soit dit en passant…

L'Amérique du Sud, l'Allemagne, le Japon...

Mais le livre, comme les deux précédents, ne se limite pas à un simple travail d’arbitre, comme si Béatrice Joyeux-Prunel évoluait sur un terrain de «foot». L’art au XXe siècle n’a rien du match entre deux pays et deux villes. Il s’est passé des choses partout ailleurs, même si la Suisse intervient fort peu dans «Naissance de l’art contemporain». L’universitaire s’étend ainsi longuement sur l’Amérique du Sud: Mexique, Brésil et Argentine. La Biennale de Saõ Paulo remonte à 1951. Bien sûr, cette activité culturelle «latino» se situe toujours entre deux coups d’Etats et deux dictatures. Mais elle a tout de même existé. Comme il existe une peinture de la DDR (Deutsche Demokratische Republik) plus solide qu’on ne croit, même si elle ne relève naturellement pas de l’avant-garde. Et puis comment faire sans l’Allemagne de l’Ouest, où va surgir l’ovni Joseph Beuys (3). Ou l’Autriche? A-t-on été plus loin dans la provocation, sauf peut-être au Japon des années 1960, que les «actionnistes viennois» aux performances dégoulinantes de sang (aussi bien vrai que faux)?

Joseph Beuys. Photo DR.

Tout cela donne un récit polyphonique, où les de nombreuses voix (rarement féminines) se font entendre, même si ce n’est pas en harmonie. Il y a le Milan de Manzoni et de Fontana. Le Londres d’où est sans doute parti le «pop-art» avec Richard Hamilton. Le Düsseldorf d’où rayonne le groupe ZERO. Voire même l’Espagne franquiste. Elle haïssait bien sûr les abstractions. Mais voilà! Les communistes, encore plus abhorrés, venaient de condamner à nouveau la non-figuration… D’où un travail souterrain de récupération avec Tàpies, Millares ou Saura. Rien n’est simple quand la politique s’en mêle! Si l’abstraction lyrique est devenue le style officiel des Etats-Unis et donc du «monde libre», il reste ainsi bien clair qu’elle déplaisait foncièrement aux populations rurales de l’Arkansas, de l’Utah ou du Dakota. Elle demeurait après tout un art de classe créé pour des riches un peu snobs. Ce qui n’empêchait pas la force et la puissance qu’elle garde aujourd’hui.

Surabondance

Il y a sans doute trop de tout dans ce livre énorme, dont les dernières parties auraient pu faire l’objet d’un quatrième volume séparé. Le lecteur croule sous les noms. Les dates. Les citations. Béatrice Joyeux-Prunel sait certes se situer au niveau d’un public non professionnel, mais elle n’en reste pas moins une universitaire voulant déverser sa science au détriment de la synthèse. Il y a tellement de chair (et parfois de gras, on frôle l'obésité) dans «Naissance de l’art contemporain» que l’ossature finit par mal se percevoir. S’y retrouver parmi tant d’informations intelligemment réunies demande un gros effort. Le sens de la classification. D’où des interrogations. En quelques phrases, qu’est-ce que l’auteur, arrivée au terme de sa trilogie, a bien voulu nous dire? Et surtout, question plus angoissante, qu’est-ce que le lecteur va bien retenir de tout ça?

Béatrice Joyeux-Prunel. Photo Unige.

(1) Et 42 lignes par page, ce qui fait beaucoup.
(2) Les foires n’apparaissent, Cologne puis Bâle, qu’à l’extrême fin des années 1960.
(3) Joseph Beuys aurait eu 100 ans en mai 2021. Il sera intéressant de voir comment l’événement se verra perçu.

Pratique

«Naissance de l’art contemporain, Une histoire mondiale, 1945-1970», de Béatrice Joyeux-Prunel, aux Editions CNRS (les deux premiers tomes avaient paru directement en poche chez Gallimard Folio Histoire), 608 pages.

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