Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LISBONNE/Mais qui fut donc Calouste Gulbenkian "Le Fondateur"?

Crédits: Musée Gulbenkian, Lisbonne 2018

Le musée a ouvert en 1969 dans un contexte défavorable. Le Portugal vivait depuis 1933 sous la dictature d'António de Oliveira Salazar, qui avait imposé l'Estado Novo. Un mot qui inquiète. L'homme n'était bien sûr pas Hitler ou Staline, mais l'ambiance restait lourde. La censure maintenait un épais conformisme moral dans un pays devenu l'arrière-cour de l'Europe après le triomphe de Franco en Espagne courant 1939. Créée en 1956 un an après la mort de celui qui est devenu aujourd'hui «Le Fondateur» (comme Dieu est «Le Créateur»), l'institution privée, dotée d'un patrimoine aujourd'hui évalué à 2,5 milliards d'euros, amenait une bouffée d'air frais. Et cela d'autant plus que le pays ne possédait pas de ministère pour la culture.

Situé dans un parc alors situé (comme l'aéroport voisin) aux confins de la ville, l'institution privée a vite connu un vif succès. «On peut se demander ce qu'en aurait pensé Gulbenkian qui n'a jamais vu le musée portant son nom», s'interroge aujourd'hui la directrice Penelope Curtis dans le tout nouveau guide. Un vade-mecum abordant pour une fois de front les deux entités composant aujourd'hui le Gulbenkian. Depuis 1983 existe en effet le grand bâtiment voué à l'art moderne et contemporain, avant tout national. Un lieu riche de 10 000 pièces, la fondation ayant beaucoup acheté, parfois dans des buts de soutien. Un endroit aussi voué à ce que l'on appelle sottement «les arts vivants», comme si les autres étaient morts. Il faut cependant préciser que, même s'il existe une certaine rotation dans les salles permanentes du musée originel, celui-ci demeure gelé. Aucune acquisition nouvelle dans le domaine ancien!

Le pétrole d'Irak 

Collectif, le nouveau guide se révèle bien fait. Le lecteur curieux doit cependant pêcher dans chaque article des informations sur «Le Fondateur». Un personnage mystérieux, né en 1869 dans l'Empire ottoman. Un Arménien, dont il n'est nul part dit les réactions au moment du génocide de 1915. Un homme très occidentalisé, ayant étudié en Angleterre. Un magnat redoutable, bientôt versé dans le pétrole où il se taillera une fortune colossale. Ses intérêts en Irak en firent «Monsieur Cinq Pour-cent». Un des hommes les plus riches du monde au temps des pionniers Rockefeller ou Pierpont-Morgan. Une exposition actuelle du musée (visible jusqu’au 28 janvier 2019) montre du reste les investissements culturels et sportifs de la fondation dans ce pays entre 1957 et 1973 (1). Il s'agissait là d'un rendu tardif. Une lettre reproduite dans le parcours de cette manifestation archivistique dit bien (et en français!) qu'il devenait temps que la fondation fasse quelque chose pour une nation où Gulbenkian lui-même «n'avait jamais daigné mettre les pieds de son vivant.» 

En détaillant chronologiquement les œuvres proposées dans les salles, le livre évoque l'homme au passage. On peut cependant estimer que l'ouvrage de référence sur le sujet reste à écrire. Le jeune Calouste Sarkis a commencé adolescent à acheter avec l'argent reçu pour ses bonnes notes scolaires. Il s'agissait de monnaies antiques. La chose restera l'une de ses spécialités. L'art islamique, les tapis, les céramiques et les textiles deviendront ainsi des champs bien connus de lui. Il n'aura ici guère besoin d'experts. En art, Gulbenkian n'a rien d'un spéculateur. Il lui faut posséder et entasser. Notons cependant qu'à part son hôtel particulier avenue d'Iéna à Paris, acquis en 1922, l'homme n'a jamais eu de domicile fixe. Venu à Lisbonne en 1942 après avoir quitté Paris occupé où il représentait les intérêts iraniens (Londres, qui avait la main sur l'Irak, le trouvait physiquement trop près des Allemands), il s'installera à l'Hôtel Aviz. «Gulbenkian n'a jamais acheté de maison à Lisbonne et pas davantage acquis d'art portugais», rappelle Penelope Curtis au début de sa préface.

Un mystère persistant

Alors pourquoi une fondation au Portugal? Le mystère demeure. Il faut pourtant rappeler, comme le fait le livre, qu'il avait d'abord eu des tractations avec Londres et Washington. Elles ont échoué sans qu'on sache trop les motifs. Dans les années 1960, il y eut donc un grand rapatriement à Lisbonne d’œuvres situées un peu partout (on peut ici penser au baron Von der Heydt, le créateur du Rietberg en Suisse). Le plus dur fut de vider l'avenue d'Iéna. On restait certes à une autre époque, celle qui permettait d'acheter de la sculpture pharaonique ou des vases grecs sans problèmes légaux. Le livre aurait pourtant ou rappeler la polémique. Premier ministre de la culture, André Malraux s'indigna sans succès de la sortie de la «Diane de Houdon». Une statue ayant pourtant passé presque toute sa vie en Russie! 

Il y a ainsi eu des «coups» dans la carrière du collectionneur. Le plus fameux, en 1929-1930, resta celui de l'achat à l'Ermitage de Rembrandt, de Rubens ou d'argenterie impériale fabriquée à Paris au XVIIIe siècle. Le gouvernement soviétique avait besoin de devises pour financer un plan quinquennal. L'Américain Mellon en profita aussi. Gulbenkian a cependant acheté de manière continue. Sa collection compte ainsi 6000 pièces, dont des livres-objets extraordinaires. Il lui est arrivé à l'occasion d'acquérir des pièces d'artistes vivants. Je citerai les bijoux Art Nouveau des son ami René Lalique. Une véritable passion visuelle. Montrés à la fin du parcours muséal, ceux-ci n'ont donc jamais été portés par quiconque.

Un goût tourné vers le passé 

Dans l'ensemble, la collection Calouste Gulbenkian reste cependant tournée vers le passé. A son goût personnel s'ajoutait celui de l'époque. L'homme vivait au temps des Rothschild et des Wallace. Il aimait avant tout le Siècle des Lumières, alors si à la mode. D'où la présence de meubles sortis de Versailles, de Trianon ou du Bellevue des tantes de Louis XVI. Des meubles que la nouvelle présentation, réalisée il y a quelques années, propose de manière réfrigérante. Un alignement dans un décor zen. Il y a des moments où le visiteur se sent plus près des visites avant vente de Christie's ou de Sotheby's que d'un palais de l'Ancien Régime. Dans l'ensemble Calouste aimait pourtant ce qui faisait riche et reflétait le bonheur. Rien de torturé, ni même d'inquiet dans ses choix. On comprend qu'il ait fini par céder au goût des impressionnistes, répandu vers 1910. Renoir, Degas ou Monet (alors tous vivants!) donnaient un coup de jeune à ses meubles de Boulle ou à ses céramiques islamiques du XVIe siècle. Le public semble en tout cas apprécier. Entre de jeunes Américains interchangeables et les familles françaises accomplissant leurs devoirs culturels, l'endroit ne désemplit pas.

(1) Le pétrole irakien a été nationalisé en 1972.

Pratique

«Musée Calouste Gulbenkian, Guide», édité par le musée en diverses langues, dont le français, ouvrage collectif, 206 pages.

Photo (Musée Gulbenkian, Lisbonne 2018): Les meubles du XVIIIe siècle. Une présentation devenue un peu froide.

Prochaine chronique le samedi 3 novembre. Le photographe genevois Patrick Gilliéron-Lopreno sort un nouveau livre.

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