Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LISBONNE/Le Musée Gulbenkian revisite la sculpture du XIXe siècle

Crédits: Musée Gulbenkian, Lisbonne 2018

Ses concepteurs l'annoncent d'emblée. Il s'agit d'une petite exposition. «Pose et variations» n'en aborde pas moins la problématique de la sculpture française du XIXe par un biais original. Celui du multiple. La réalisation avançait progressivement, de l'esquisse en terre à la réalisation finale. Celle-ci ne donnait pas forcément lieu à une pièce unique. «Les gens sont se montrent souvent surpris par le fait qu'une statue puisse exister en plusieurs versions», explique Christine Buhl Andersen de la Ny Carlsberg Glypotek de Copenhague. Il y a enfin l'édition, un thème qui ne se voit pas abordé ici tant il apparaîtrait vaste. Les plupart de réalisation de Barye comme de notre concitoyen Pradier ont été tirées à un nombre d'exemplaire presque fâcheux, et ceci dans toutes les tailles. Un peu comme les lapins en chocolat. 

«Nous voulions depuis longtemps collaborer avec le Ny Carlsberg», poursuit Penelope Curtis, en charge de la Fondation Calouste Gulbenkian de Lisbonne depuis trois ans. Le motif semble simple. Il s'agit dans les deux cas de musées créés à partir d'une collection particulière réunie par un grand industriel. La bière pour Carl Jacobsen (1842-1914) de l'empire Carlsberg. Le pétrole pour Gulbenkian (1869-1955). «Il existe donc des similitudes, même si je vois Jacobsen comme un patron de type social, voulant élever la société par la contemplation d’œuvres d'art, alors que notre fondateur restait un hédoniste.» Il y a une autre différence. Fondamentale. Alors que Jacobsen acquerrait un art alors contemporain, Gulbenkian se cantonnait volontiers dans le passé. J'y reviendrai dans un autre article demain.

Sculptures dans un jardin d'hiver 

Le terrain d'entente trouvé a finalement été la sculpture. Avec un écart important. «Si Gulbenkian a bien acheté quelques pièces de Rodin ou de Carpeaux, Jacobsen a centré sa collection sur la statuaire, les tableaux impressionnistes faisant aujourd'hui la gloire du Ny Carlsberg ayant été rassemblés par la suite», précise Christine Buhl Andersen. Comme ses antiques, les créations modernes se voyaient disposées dans un musée comportant un jardin d'hiver, avec des palmiers. Une oasis en pleine Scandinavie. «Nous possédons de quoi organiser une deuxième, voire une troisième exposition sur le thème», assure le commissaire Rune Frederiksen. Il fallait par conséquent pondérer. Si le Gulbenkian montre ce qu'il possède (sauf la «Diane» de Houdon restées dans les salles permanentes), il s'agit bel et bien d'un choix pour l'institution danoise. 

Pourquoi citer Houdon, puisque le grand artiste du XVIIIe siècle est mort à 87 ans en 1828? Afin d'illustrer une continuité. On pourrait dire que la sculpture académique du XIXe siècle se profile dans les années 1780 avec une première grande commande statues des grands hommes, dont certaines réductions se verront exécutées en biscuit de Sèvres. Il se trouve donc du Siècle des Lumières un autre Houdon dans l'exposition, son «Apollon», et un joli marbre sentimental de Pigalle (l'homme qui a donné son nom au quartier parisien) représentant un enfant avec un oiseau mort. «Le parcours est conçu en cinq étapes», reprend Penelope Curtis, que la sculpture a toujours intéressé (1). Vient d'abord l'enfance. En principe, les bambins ne posent pas. Puis arrivent les compositions les liant à une image maternelle. Il s'agit déjà de construire le sujet.» Se profilent ensuite le couple, puis deux formes de groupe. «La manifestation a favorisé la IIIe République, après la chute de Napoléon III en 1870. C'est le moment où la sculpture envahit l'espace public. Il s'agit aussi pour moi celui de celui où elle s'est nettement sexualisée.»

De Carpeaux à Rodin 

Plusieurs artistes chéris de Gulbenkian et de Jacobsen se voient représentés à Lisbonne. Il y a bien sûr Jean-Baptiste Carpeaux. Sa «Flore» peut se voir montrée en quatre versions, avec variantes. Jules Dalou, que l'on a récemment pu redécouvrir au Petit Palais de Paris dans la manifestation consacrée aux «Impressionnistes à Londres» (où il a longtemps vécu) se retrouve aussi en vedette. Tout comme Aimé Dubois ou Raoul Larche, dont Paris menace aujourd’hui de détruire la fontaine (ou plutôt le bassin) situé(e) devant le Grand Palais. De ce dernier, le public lisboète peut ainsi découvrir un énorme groupe venu de Copenhague, «La prairie et le ruisseau». Selon la tradition académique, la première est une dame. Nue évidemment. Elle enlace un jeune garçon tout aussi déshabillé. «Ruisseau» reste un mot masculin. Il y a bien sûr plusieurs Rodin, dont «L'âge d'airain» qui fit scandale en 1877 (2). Le parcours se clôt avec Artistide Maillol. Avec un corps par une fois mince et masculin. C'est «Le cycliste» de 1907. Sans vélo, bien sûr! La sacralisation de la sculpture interdisait l'intrusion d'un objet aussi trivial. 

Comme on peut le voir, il y a au Gulbenkian de la terre, du plâtre, du bronze et du marbre. Pas de bois. Celui-ci se verra réhabilité au XXe siècle, tandis que le fer faisait par ailleurs son entrée dans les beaux-arts. Il ne faut pas oublier que le marbre, s'il est unique, peut se voir répliqué. Rodin, comme d'autres, le confiaient à des praticiens dont le nom aujourd'hui connu se voit cité. Le lien avec la nature, qui accueille en temps normal les grandes pièces en pierre, est admirablement suggéré à Lisbonne par la présence d'un immense mur de verre. Il laisse voir le célèbre jardin de la fondation. Tout tient en effet dans une salle très en longueur. «Il faudra trouver une autre solution pour Copenhague», précise Rune Frederiksen. «Nous disposons d'espaces très différents. Plus compartimentés surtout.» Les œuvres devraient pourtant rester les mêmes. Chaque étape forme toujours une nouvelle exposition. 

(1) Penelope Curtis avait conçu pour la Royal Academy de Londres une remarquable manifestation sur la sculpture anglaise au XXe siècle, où elle avait notamment inclus la poterie. La presse s'était déchaînée contre elle «pour des motifs que je ne comprends pas très bien.» L'Ecossaise a ensuite dirigé la Tate Britain, qu'elle a remodelée chronologiquement. Là aussi, la directrice s'est vue violemment critiquée, ce qui a amené son départ après de courtes années.
(2) Un scandale non en raison de l'absence de vêtements mais parce que d'aucuns insinuaient qu'il s'agissait là du moulage d'un corps. Et par conséquent pas d'une œuvre d'art.

Pratique

«Pose et variations», Musée Calouste Gulbenkian, 45a, av. de Berna, Lisbonne, jusqu'au 4 février 2019. Tél. 00351 21 782 30 00, site www.gulbenkian.pt L'exposition ira ensuite à Copenhague. Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

Photo (Musée Gulbenkian, Lisbonne, 2018): Une sculpture de Jules Dalou en terre cuite. Elle fait ici l'affiche.

Prochaine chronique le vendredi 2 novembre. Un livre décrit la fondation et évoque la vie extraordinaire de Calouste Sarkis Gulbenkian.

P.S. Le voyage à Lisbonne a été payé par la Fondation Gulbenkian. Nulle honte à cela. Encore faut-il le dire.

 

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