Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Lionel Bovier est depuis trois et demi à la tête du Mamco. Où en est-il aujourd'hui?

Le bâtiment doit absolument subir des travaux. Il faudra repartager les espaces. Les collections progressent. Elles se font plus accessibles. Il s'agit là d'un "bien commun". Entretien.

Lionel Bovier au Mamco.

Crédits: Tribune de Genève.

Il y a des moments où l'on fait le point. C'est souvent en fin d'année, le 31 décembre pouvant ressembler à une fin du monde. Il est aussi possible de le faire avant ce qu'on appelle la rentrée. Aujourd'hui au bord de la disparition, comme certaines espèces animales, l'été paresseux faisait naguère office de coupure. Aujourd'hui c'est bien fini. Je n'en ai pas moins choisi cette période pour parler avec Lionel Bovier, autrement dit afin de le laisser parler. Le directeur du MAMCO genevois a toujours un discours très construit. Ce n'est pas un dogmatique pour autant.

Où avez-vous l'impression d'en être après trois ans et demi passé à la tête du Musée d'art moderne et contemporain ?
J'ai accompli plus de la moitié de mon premier mandat de 5 ans. Celui-ci est renouvelable deux fois. Même si je suis engagé avec un contrat de droit privé, ce qui suppose que mon contrat peut être interrompu en 3 mois, il y a donc l’horizon d’une limite…

Ça, c'est vous personnellement. Mais qu'en est-il du musée ?
J'avais au départ trois objectifs généraux et quelques objectifs spécifiques. Il y avait d’abord la question de l'héritage du MAMCO. Comment passer du musée créé par mon prédécesseur, qui y avait fortement apposé sa marque, à quelque chose de différent et qui en actualise le propos ? Nous devions devenir à la fois plus clair sur notre identité en tant que musée, plus digital et plus international et, finalement, plus administratif – nous avons, après tout, des comptes à rendre, comme toutes les entités publiques. Le deuxième grand objectif était la résolution des problèmes posés par le bâtiment. Le BAC est en effet profondément dysfonctionnel. Ce lieu regroupe, comme vous le savez, plusieurs entités culturelles et l’immeuble n’a pas bénéficié d’une rénovation complète. Il n'a pas été mis aux normes muséales au moment de son ouverture. La chose pouvait à la limite se concevoir il y 30 ans, mais, aujourd'hui, alors que tous les musées suisses auront bientôt été rénovés, cela n’est tout simplement plus admissible. Nous sommes vraiment les derniers des derniers. Une institution supposée conserver des œuvres doit pouvoir le faire dans des conditions normales. De plus, nous essuyons des refus de prêts, sauf à certaines saisons plus clémentes sur le plan des températures et de l'hygronométrie. On ne peut quand même pas décider des expositions en fonction de la météo !

Une vue de l'exposition Walead Beshty. Photo Maco, 2019.

Où en est-on du projet de réfection ?
J'ai passé trois ans à informer tout le monde sur la nécessité d’une telle rénovation pour accueillir les publics et les œuvres dans des conditions normales. Nous sommes enfin arrivés à une solution. Le projet de rénovation se voit relancé par le Conseil Administratif de la Ville, qui est propriétaire du bâtiment, cette année. La bonne nouvelle, c'est donc le déblocage de la situation. Reste maintenant à établir une méthode, un agenda et à trouver des fonds ! Il y aura ensuite une fermeture du site, probablement de deux ans, mais pas avant plusieurs années. Le FMAC aura déjà quitté les lieux pour le quartier ex-Artamis et un projet de transfert du Commun dans la SIP est en cours d’examen. Le rez-de-chaussée de l'édifice servira aux services auxquels le public a droit : je pense à un accueil, une librairie et une cafétéria, ainsi qu’un véritable espace de médiation. 

L'argent...
Il est clair qu'une partie importante du financement viendra du privé. Les pouvoirs publics ont beaucoup de priorités et, parmi les bâtiments muséaux, celui du Musée d'art et d'histoire bien évidemment. Le projet de rénovation du BAC est un projet simple : il n'y a aucun geste architectural à accomplir. Il s'agit ni plus ni moins d'une mise aux normes et d’ajouts de fonctionnalités qui font défaut actuellement. Il s'agit maintenant de budgéter et planifier les travaux. Sur ce plan-là, je suis content : cet objectif me semble en bonne voie d’accomplissement.

Le Voyageur, au temps de Christian Bernard. Photo Annik Wetter, Mamco.

Troisième point...
Il fallait se demander ce qu'est un musée aujourd’hui. Il continue selon moi à se caractériser par un rapport spécifique à sa collection. Le MAMCO, ce n'est plus l'AMAM, l’association militant pour sa création. Il s'agit d'une fondation publique qui construit un patrimoine allant, grosso modo, des années 1960 à nos jours. Un patrimoine nous appartenant et non pas fondé sur des dépôts privés. Nous avons donc rendu des œuvres à leurs propriétaires et terminé l’inventaire de nos collections.

Vous avez maintenant une collection importante au MAMCO.
Oui, et j'ai justement trouvé à mon arrivée qu'elle n'était pas assez visible. On s'applique depuis 2016 à lui conférer cette forme d'existence. Il a fallu l'inventorier pour pouvoir (bientôt) la mettre en ligne. Nous comptons aussi publier des livres sur celle-ci : une collection formée de petits ouvrages sur des « icônes » de notre collection, comme le Gordon Matta-Clark, Franz Erhard Walther ou l'Appartement, qui est finalement une « création » de collectionneur. Il faudra aussi rendre perceptible l'accroissement constant de notre fonds. Depuis mon arrivée, il est entré 2000 objets... plus l'Appartement en pleine propriété. C'est considérable.

L'AMAM, c'était en 1974. Le MAMCO a ouvert vingt ans après. N'y a-t-il pas un problème de vieillissement de vos soutiens ?
C'est justement là un de nos objectifs spécifiques : il faut élargir la base de nos soutiens. Notre histoire compte déjà deux générations de soutien. Certains de nos fondateurs ou amis ont malheureusement déjà disparu. La perte d'une figure comme celle de Pierre Darier a été particulièrement dure pour le musée, mais nous sommes très heureux que la famille Darier ait souhaité manifester la continuité de leur soutien au MAMCO avec l'arrivée d’Edouard et de Jasmine, la femme de ce dernier, dans nos réunions. C'est un signe très positif et il y a là un passage de témoin qui nous touche énormément. Et puis nos Amis, qui sont toujours plus de 1000, se renouvellent ! L’association vient de créer le groupe NextGen (excusez-moi pour l’anglicisme), qui s'adresse aux moins de 35 ans. Ce sont de jeunes amateurs, parfois qui débutent en art, parfois qui sont déjà collectionneurs et qui représentent une partie du futur de l’association.

Le Mamco faisant son "shopping" à Artgenève. Photo Annik Wetter, Mamco 2017.

Nous avons parlé des privés. Mais où en êtes-vous avec la Ville et l'Etat pour ce qui est du fonctionnement ?
Je n’ai eu de cesse, depuis mon arrivée, de répéter qu’il serait bon qu'ils augmentent leur soutien… On était parti avec une promesse de financement tripartite : chaque entité mettait dans la caisse 1,5 million, la troisième part revenant aux mécènes. Que s'est-il passé ? La Ville donne 1,1 million, l'Etat 1,4. Je me retrouve donc avec un déficit structurel d'un demi-million environ. C'est un réel problème, ne serait-ce que pour nos ressources humaines. Je souhaite revenir au financement prévu. Un musée n'existe que si l'on s'en donne les moyens. Genève doit le comprendre, surtout au moment où le musée des beaux-arts de Lausanne voit son budget de fonctionnement doubler pour l’ouverture de son nouveau bâtiment… Nous venons de recevoir des signes positifs du Canton, depuis l’arrivée de Thierry Apothéloz à la Culture, et du Conseil administratif de la Ville de Genève, sur des augmentations possibles pour notre budget de fonctionnement des quatre prochaines années ; je pense que nous allons dans la bonne direction.

Comment expliquez-vous que cela prenne autant de temps ?
Pour partie, je pense que les pouvoirs publics n'ont pas mesuré l’importance du MAMCO, son rayonnement et le développement de sa collection. Pour partie, je crois que c’est lié à la place des arts visuels dans notre Canton. Je dois avouer que je pensais que la chose serait plus simple à faire admettre que cela, après l’extraordinaire travail réalisé par Christian Bernard et son équipe au sein du MAMCO. Il me faut donc sans cesse reprendre mon bâton de pèlerin pour parler de notre réussite. La réalité d’une chose n'est pas suffisante : encore faut-il qu'elle soit perçue. J'ai des efforts à faire pour expliquer que notre attrait augmentera avec des investissements importants sur le bâtiment. Au risque de me répéter, je dirai que Lausanne a su mettre le paquet quand il le fallait et que cela peut sans doute nous inspirer…

Si vous fermez deux ans pendant les travaux, comment allez-vous continuer à exister ? En reprenant Le Voyageur imaginé par Christian Bernard, qui allait de commune en commune ?
Pour ce qui est des conditions d'exposition, cette tente géante s'est révélée encore pire que le BAC... Et puis l'idée me semble curieuse pour Genève, où il n'y a pas vraiment d'arrière-pays. La cité n'est pas entourée d'une profonde campagne. Je vois plutôt ces deux ans comme une opportunité pour présenter notre collection dans d’autres musées, pour organiser des projets à partir de notre collection et en dialogue avec celles d’autres institutions. A Genève, j'aimerais bien sûr que nous réalisions une ou deux expositions au Musée Rath, qui ne me semble pas sur-occupé actuellement. Et nous répondrons aussi à des invitations extérieures. Il serait bon pour nous, sur tous les plans, que notre fonds soit vu ailleurs en Suisse, et si possible à l'étranger. Cela nous permettrait de rouvrir ensuite avec notre collection, enrichie de toutes ces rencontres extérieures.

Marc-Olivier Wahler, qui arrive à la tête du MAH. Photo Tribune de Genève

Le Musée d'art et d'histoire vient de se doter d'un nouveau directeur en la personne de Marc-Olivier Wahler. Il s'agit comme vous d'un spécialiste du contemporain. Quelle impression cela vous fait-il ?
On peut voir la situation comme paradoxale, mais je la trouve très sympathique ! Je connais Wahler depuis longtemps, 20 ans peut-être : c'est quelqu'un de bien. Le paradoxe c’est qu'une ville comme Genève, qui n’a jamais placé l’art contemporain au sommet de ses préoccupations culturelles, se retrouve en 2020 avec une très forte présence du contemporain. Le Grand Théâtre nous mitonne une petite révolution ; artgenève arrive à maturité et la Biennale que nous co-organisons aura lieu à nouveau l’été prochain ; le musée de la Croix-Rouge, dirigé par Pascal Hufschmid, fraîchement nommé, voudra sans doute faire des choses en prise avec le présent ; et le MAH aura un directeur dont l’appétence pour les artistes vivants n’est plus à prouver. Vous me direz qu'au MAH, il y a toujours eu des gens tournés vers l'actualité, puisqu'il s'agit d'une institution généraliste. On se souvient de Charles Goerg, de Claude Rischard. Il y aura maintenant Wahler, avec qui j'imagine sans peine des échanges quand il voudra montrer le XXe et le XXIe siècles. Nous reparlerons sans aucun doute de l'idée de Christian Bernard de « Bien Commun », qui avait fait l'objet d'une exposition au Rath. Il faut cesser de croire que nous conservons chacun dans notre coin des trésors que nous défendons jalousement : nos collections sont des ressources au service de toutes et tous.

Il faudrait par conséquent décloisonner.
Oui, et allant au-delà de Genève. La Suisse romande reste petite. Il faudrait se concerter avant une acquisition, il serait bon de simplifier la question des prêts, et de trouver des solutions pour des prêts de longue durée, comme le fait la Confédération pour sa collection. J'ai un exemple d’expérience positive à donner dans ce sens. L'architecte Erwin Oberwiler, l'un des soutiens inconditionnels de l'AMAM, puis du MAMCO, voulait nous léguer sa collection à son décès. Forte de quelque 2000 items – c'est un gros morceau –, certaines pièces n'auraient jamais été montrées chez nous, ne serait-ce parce qu'elles « doublonnaient ». Il fallait trouver une solution pour ne pas rejeter ce legs, symboliquement important pour le MAMCO, pour garder certaines choses et trouver un second lieu pour les autres. C’est chose faite : nous avons accepté ce legs avec le musée de La Chaux-de-Fonds, où David Lemaire a d’ailleurs très vite organisée une exposition sur la collection. C'était sans conteste la meilleure solution.

Vous êtes un homme de la concertation.
Je veux le croire. Les directeurs de musée doivent se parler et collaborer s’ils veulent abonder au développement de leurs structures. Cela me semble nettement plus important que de changer l’intitulé de nos missions au sein de l'ICOM (1) : ce n'est pas un sigle, mais un écosystème qu'il s'agit de modifier. Il faut des synergies sur le plan local, mais aussi pour la Suisse et en Europe.

Lionel Bovier, vous êtes aujourd'hui au conseil de la Fondation Gandur pour l'art. Comment l'expliquer ?
Je n'y ai pas encore siégé ! J'avoue ne pas avoir suivi toute l’affaire liant Jean Claude Gandur au MAH, faute de me trouver à Genève à cette époque. J'ai juste assisté à la votation négative sur le projet de rénovation du musée. Mes premiers contacts avec la Fondation Gandur se sont faits au moment de l'achat de l'Appartement, cette collection d’art minimal et conceptuel que le MAMCO conservait en dépôt depuis 20 ans. Il fallait réunir une somme importante pour l’acheter et en pérenniser la présence au musée. Je me suis adressé à la Fondation, comme à beaucoup d’autres. Bonne surprise, la réponse a été positive. J'ai ensuite découvert les collections d'art moderne de Jean-Claude Gandur. J'ai trouvé qu'elles contenaient des œuvres fortes et de qualité pour l'après-guerre européen. Il n'y avait pas seulement l'abstraction lyrique française des années 1950, comme la presse le disait volontiers, mais aussi du Pop Art européen, notamment du Nouveau Réalisme. Cet ensemble se développe. Je pense qu'il pourra devenir un jour référentiel.

Martin Barré. Photo Wikiart

Comment les choses se sont-elles ensuite faites ?
Il y a eu l'exposition Martin Barré, que nous montrerons au MAMCO en octobre, avant que Beaubourg ne le fasse l’année prochaine. Jean-Claude Gandur possède une importante série de peintures de Martin Barré et j’ai été amené à en parler avec lui, comme avec tout collectionneur à qui nous empruntons des œuvres pour une exposition importante. J’ai ensuite été contacté pour entrer dans le conseil de sa Fondation, une charge légère en termes d’engagement temporel et non rémunérée. Il s'agira de réfléchir dans ce conseil sur l’accroissement et le devenir public de cette collection. La Fondation prête déjà pour une longue durée des ensembles à de grandes institutions, comme le Reina Sofia de Madrid. Je suis aussi intéressé par l'idée que la Fondation puisse financer de la recherche en histoire de l’art. Un peu comme la Fondation Giacometti entend le faire en France. Les musées aimeraient bien le pouvoir, naturellement, mais ils n'y parviennent jamais, faute d'argent…

(1) Je viens de vous parler de l'ICOM et de sa laborieuse définition, finalement non soumise au vote, de ce que devrait être le musée du XXIe siècle.

Pratique

MAMCO, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis de 11h à 18h. Entrée gratuite en 2019 avec l'aide de la Banque Mirabaud, créée en 1819.

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