Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Intesa Sanpaolo règle à Milan le duel entre les sculpteurs Canova et Thorvaldsen

Les deux titans se sont affrontés au début du XIXe siècle à Rome. L'exposition actuelle propose certains de leurs plus beaux marbres, plus une très abondante documentation.

Les "Trois Grâces" de Bertel Thorvaldsen dans le décor 1880 de la Galleria d'Italia.

Crédits: "La Reppublica"

Il existe, comme ça, de bonnes adresses. Il y en a pour les restaurants. Les hôtels. Les magasins. Les librairies. Pas étonnant, dans ces conditions, si certains lieux d'exposition ont meilleure réputation que d'autres. Beaucoup sont, et restent, hélas catastrophiques. D'autres, et c'est ce qu'il y a de plus gênant, se révèlent fantastiquement inégaux. Puisque je vais vous parler de Milan, c'est là-bas le cas du Palazzo Reale. Le visiteur ne sait jamais à quoi s'attendre. Et puis il y a les endroits dont l'amateur ne ressort (presque) jamais déçu. C'est original, bien fait et admirablement présenté.

Tel reste le cas offert par l'Intesa Sanpaolo, qui occupe notamment deux ou trois palais juste à côté de la Scala. Je vous ai déjà parlé de nombreuses manifestations organisées dans cet endroit. Cette année, il y a notamment eu les présentations autour de la «Cassette Farnèse» ou sur le romantisme italien. Des pièces exceptionnelles avaient été déplacées dans ce second cas avec l'aide d'un budget que l'on devine illimité. Mais jamais gratuitement. Elle se mettaient au service d'un propos à la fois cohérent et innovant. La présentation autour du romantisme proposait ainsi une vraie relecture d'années toujours présentées comme mineures dans la longue histoire de l'art italien.

Six Grâces

Cette fois, la banque a reculé de quelques années. Nous sommes au tout début du XIXe siècle. Il s'agit de montrer, à Rome, la rivalité entre deux sculpteurs. L'un est une superstar transalpine au même titre que Michel-Ange ou Le Bernin. Il s'agit bien sûr d'Antonio Canova (1757-1822), qui a accompli une prodigieuse carrière de marbrier sous l'admiration tant des souverains européens que du petit peuple. L'autre se nomme Berthel Thorvaldsen (1770-1844). L'homme a vu le jour à Copenhague, dans un pays qui ne possédant quasi pas de tradition sculpturale. D'où son très long séjour dans la ville des papes, où l'artiste a également connu un succès triomphal. Il suffit de voir l'iconographie réunie dans l’extraordinaire bâtiment 1880 servant de siège aux expositions de l'Intesa. Tout le monde a portraituré ces deux titans. Canova possède cependant ici une longueur d'avance. Il faut avoir vu la statue colossale de Giovanni Ceccarini le représentant dans une nudité à peine voilée. Ce que l'on appelait alors le «nu héroïque».

Le "Stamm" des artistes danois au Rome vers 1820, vu par Ditlev Conrad Blunck. Thorvaldsen est assis à droite. Photo DR.

Il fallait un point central. Au milieu du hall se trouvent du coup six Grâces. Vous me direz qu'il n'y en a que trois, autrement dit Aglaé, Euphrosyne et Thalie. Seulement voilà! Ce sujet, un brin racoleur, a donné lieu à des créations maîtresses tant de Canova que de Thorvaldsen (et par ailleurs du Genevois James Pradier!). Le premier a même dû sculpter deux fois son groupe, vu le succès. La version exposée n'est pas celle que se partagent aujourd'hui Londres et Edimbourg. Il s'agit de la version de l'Ermitage, musée plus facile à la détente quand il y a un gros chèque à la clef. Elle avait été commandée en son temps par l'impératrice Joséphine, morte avant la fin de son exécution. Le Thorvaldsen provient en bonne logique du temple grec construit à sa gloire dans la capitale danoise en l'honneur du grand homme. Notons pourtant qu'il s'agit d'une œuvre de 1861, exécutée d'après un plâtre de 1807.

Deux visions très différentes

Ces différentes Grâces, comme du reste les versions Canova (1) et Thorvaldsen de «L'Amour et Psyché», illustrent à merveille ce qui sépare les deux créateurs, en dépit de ressemblances apparentes. Le premier fossé résulte de deux conceptions différentes, qu'avait déjà distinguées il y a une dizaine d'années une belle exposition proposée aux Scuderie del Quirinale à Rome. Comme Le Bernin ou Giambologna, Canova conçoit des œuvres autour desquelles le spectateur se voit invité à tourner. Quel que soit le point de vue, la statue gardera son harmonie. Elle n'a pas d'angle mort. Thorvaldsen (qui a donné en Suisse le «Lion de Lucerne») impose en revanche une vision déterminée. Ses «Trois Grâces», à l'instar d'un très haut relief, ne devraient du coup pas se voir autrement que logée dans une niche.

La version Canova des "Grâces", qui fait du reste l'affiche. Photo DR.

L'autre dissemblance tient au traitement. Le Danois reste toujours un peu froid. Rien ne vient animer ses marbres trop blancs. D'où un côté morceau de sucre. Le Vénitien (Canova était né à Possagno, où se trouve du reste le musée consacré à ses modèles en plâtre) compte en revanche énormément sur ses finitions. Ses groupes sont polis au niveau des corps jusqu'à ce que ceux-ci aient l'air d'une chair molle. Ils brillent sous la lumière. Quand le Genevois Favre acheta son «L'Amour et Psyché» à Naples pour la villa La Grange, Canova lui demanda d'ailleurs de pouvoir à nouveau le polir et de retravailler au passage la draperie. Elle ne le satisfaisait pas complètement. D'où une vie, une vibration, une palpitation manquant à Thorvaldsen qui nous offre une sorte d'Antiquité luthérienne.

Moderne ou pas moderne?

Il y a énormément à voir dans la rétrospective de Milan. Environ 150 pièces entre les marbres, les plâtres, les peintures et les documents illustrant le culte dont les deux hommes ont fait l'objet. Aucun entassement, pourtant. L'exposition a reçu toute la place nécessaire. Nulle zone d'ombre. Les spots ont été admirablement réglés afin de dispenser une lumière n'existant aucunement à l'époque. Pas de manques. Les cartels donnent l'information nécessaire sans décourager les visiteurs par leur abondance ou leur longueur. Il y a en plus des œuvres rarement vues. Du moins aussi bien. Les commissaires Fernando Mazzocca et Stefano Grandesso ont aussi bien accompli leur travail que les décorateurs. Une seule réserve: le titre. Pourquoi parler ici de «la naissance de la sculpture moderne»? Il me semble que l'on pourrait tout aussi bien, et sans doute même mieux, voir avec ces deux titans l'aboutissement d'un art plus que classique. Difficile en effet d'opérer le lien entre le binôme Canova-Thorvaldsen et Carpeaux ou Rodin. Pour ne pas parler de la suite...

(1) La version de Genève de «L'Amour et Psyché» ne peut plus se voir prêtée. Elle est revenue de Naples, où elle a accompli un de ses trop nombreux voyages, avec des micro-fissures. Notons en passant que l'oeuvre devrait normalement se trouver dans la bibliothèque de la Ville La Grange, selon le souhait du donateur.

Pratique

«Canova-Thorvaldsen, La nascita della sculptura moderna», Intesa Sanpaolo, Galleria d'Italia, Piazza Scala, Milan, jusq'au 15 mars 2020. Tél. 0039 800 167 619 (numéro vert), site www.gallerieditalia.com Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 19h30, le jeudi jusqu'à 22h30.

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