Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'imprécateur Jean-Pierre Mocky est mort. Hommage à un cinéaste français bricoleur

Il était né quelque part entre 1926 et 1936. Le réalisateur aux 60 films pratiquait un septième art déjanté et sans complexes. Il restera de lui quelques réussites brillantes.

Le Mocky de la fin. Un portrait d'anthologie.

Crédits: AFP

Boum badaboum! Jean-Pierre Mocky est mort. Les rédactions devaient avoir sa nécrologie au frigo, quelque part entre les bouteilles de Coca et les yaourts à la fraise. Quelques minutes plus tard tombaient sur leurs sites des nécrologies longues comme le bras. Plutôt bien faites, d'ailleurs, celle du «Figaro» rejoignant curieusement celle du «Monde» pour ce qui est des conclusions. Meilleur dans la comédie que dans le drame. Plus proche de Dino Risi que d'Elia Kazan. Il faut dire que l'homme aux 60 films, celui qui vous torchait un long-métrage comme d'autres se mouchent l'arrière-train, ne donnait pas dans la dentelle, à moins qu'il ne s'agisse de celle des dames. C'était droit au but. S'il y en a eu un qui s'est toujours refusé au politiquement correct, c'est bien Mocky!

Quel âge avait Jean-Pierre Mokiejewesnski, devenu plus simplement Mocky? Allez savoir! Avec Marlène Dietrich, dans un tout autre genre, ce monsieur reste sans doute la personnalité du cinéma qui a le plus traficoté sa biographie. Le chérubin était donc né quelque part entre 1926 et 1936, sans doute à Nice, d'un père Juif polonais et d'une mère catholique française. Plutôt 1929. A moins que... Tout cela faisait partie d'un jeu. Le besoin de perpétuellement se réinventer. L'adolescent aurait ainsi été le secrétaire de Jules Berry et d'Erich von Stroheim. Deux fortes personnalités. Ce qui demeure clair, c'est que le débutant commence comme comédien. Belle gueule. Pas trop recommandable. Paris et Hollywood préfèrent hélas en ces temps-là les jeunes premiers un peu fades. Le monde n'est pas encore fait pour les Johnny Depp. On n'en voit pas moins Mocky à Cinecittà chez Michelangelo Antonioni. «Les vaincus» en 1953. Sketch censuré en France. Voilà qui annonce la suite.

Un montreur de comédiens

En 1959, Mocky passe derrière la caméra. Il reste encore acteur dans «La tête contre les murs», qu'il a pourtant adapté d'Hervé Bazin. Le débutant fait (déjà) peur aux producteurs, qui lui préfèrent Georges Franju. Ce n'est que partie remise. Notre homme va se venger en multipliant dès 1960 les choses inclassables, mal pensantes et bricolées avec une pléiade de grands acteurs. Ils viennent chez lui s'amuser un peu. Mocky, dont le comédien fétiche reste Michel Serrault, donne ainsi des rôles un peu fous à Fernandel comme à Michel Simon. A Catherine Deneuve comme à Jeanne Moreau. La première incarne une vieille fille à lunette dans «Agent trouble», tandis que la seconde se mue en pute devenue chaisière pour «Le miraculé.» Et n'oublions pas Bourvil, que Mocky sort des comédies familiales abêtissantes! Le comédien pille des troncs d'église dans «Un drôle de paroissien» (un petit chef-d’œuvre) et massacre les antennes de télévision dans «La grande lessive» (autre bijou) avant de fournir des messieurs dans «L'étalon».

Bourvil et Francis Blanche. "Un drôle de paroissien". Photo DR.

Se développe parallèlement (devrais-je dire hélas?) chez Mocky un réalisateur sérieux. Engagé, comme on dit dans ces cas-là. Le cinéaste se mue alors en vengeur non pas masqué, mais donneur de leçons. C'est «Solo» ou «Un linceul n'a pas de poches». Des films qui vont l'étiqueter anarchiste de droite. Mais peut-on devenir anarchiste de gauche, alors que les partis rose ou vert se veulent lisses comme des savonnettes? Non. Et comme notre homme ne possède aucun garde-fou, ni intellectuel, ni esthétique, il va y aller à fond. «Y a-t-il un Français dans la salle». A nous sinon San-Antonio, du moins Frédéric Dard! Le public suit. C'est bien, même si Mocky tourne ses longs-métrages pour trois francs six sous. Dans la France des années 1960 à 1990, il incarne l'ultime représentant de ce que l'on aurait appelé aux USA la «Série B».

L'homme orchestre

Les choses vont tout de même finir par se gâter. Avis de tempête. Mocky accélère alors la vitesse, tout en réduisant la voilure. Encore plus de titres, tournés toujours plus vite. Pour cela, il lui faut une structure simple, avec peu de monde. Ce forcené devient producteur, réalisateur, distributeur et exploitant. Le trust, quoi, mais en format minuscule. Si ces produits se font toujours plus difficiles à suivre, ils ne creusent pas de trous dans une caisse par ailleurs inexistante. C'est presque un exercice de passe-passe. Mais la chose roule, même si j'avoue n'avoir rien vu de la fin, véritablement confidentielle. Sa publicité, Mocky la fait alors avec ses apparitions publiques. Le grand imprécateur! Les animateurs de TV en ont pour leur argent, qu'ils n'ont d'ailleurs pas à verser à cet éructeur d'anathèmes. Bon pour le taux d'écoute!

Catherine Deneuve et Dominique Lavanant dans "Agent trouble". Photo DR.

Au temps lointain où je travaillais pour «La Tribune de Genève», j'ai à ce propos eu à animer un double débat avec Mocky au Salon du Livre, qui formait (imparfait) un lieu plutôt policé. Pire encore, familial. Lors de la première mi-temps, bourré comme une vache, Mocky n'en faisait déjà qu'à sa tête. Après l'entracte, revenu du bar, le cinéaste était devenu incontrôlable. Mais brillant dans le genre déjanté. Il avait, comme ça, des périodes oratoires qui vous laissaient sur le cul. C'était d'autant plus fascinant qu'il s'agissait visiblement chez lui d'un état naturel. Mocky n'était pas qu'un vrai cinéaste. C'était un cinéaste vrai. Voilà qui nous changeait des Yves Boisset, des Claude Sautet, des Claude Miller ou des Francis Girod, ces faiseurs. Il restera sûrement quelque chose de Jean-Pierre, même si ce n'est pas tout. D'ailleurs tout, c'est toujours trop.

Poiret et Serrault dans "Le miraculé". Photo DR.

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