Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'ICOM publie son second rapport 2020. Les musées se retrouvent partout étranglés

Pour l'organisation faîtière, le 6 pour-cent pense fermer. Le 30,9 pour-cent réduira son personnel. La moitié diminuera ses horaires. Les "programmes publics" seront les principales victimes.

Une image du "monde d'avant"? Les visiteurs du Louvre face à La Joconde.

Crédits: DR

C’est la grande parade des chiffres. Ces fameux chiffres à qui on peut tout faire dire, et même le contraire. L’ICOM (International Council of Museums) vient de publier son second rapport pour 2020. Le premier, celui du printemps, se montrait catastrophique. Une véritable panique. C’était le moment où un tiers des institutions états-uniennes, par définition privées, pensait devoir mettre la clef sous le paillasson. Où que ce soit, les aides étatiques restaient dans l’ensemble obscures entre mars et mai. Et ceci alors que tout restait fermé. Le virtuel demeurait encore dans les limbes. Il est aujourd’hui devenu omniprésent, et souvent bien bavard. Dirigiste en plus, puisqu’il se veut didactique. La chose serait à repenser. J’y reviendrai plus tard.

Qu’en est-il aujourd’hui? L’enquête actuelle de l’ICOM date des mois de septembre et d’octobre dernier, alors que le monde allait encore (relativement) bien sur le plan sanitaire. Il soufflait un vent d’optimisme. Léger, tout de même. Il faut dire que les nouvelles du front muséal restaient mauvaises. Des licenciements, surtout dans les pays anglo-saxons. Une diminution des horaires d’ouverture. Le Victoria & Albert de Londres pensait ainsi passer de sept jours ouvrables à cinq. Les reports d’expositions se multipliaient. Une chose valant tout de même mieux que l’existence de manifestations ouvertes quelques jours à peine. Celles-là, presque personne ne les aura vues. Je pense près de chez nous à Paris, mais surtout à la province française et aux «régions» italiennes. Des éclairs! Il y a même des manifestations dont je ne saurais vous dire si elles ont effectivement existé on non.

Six pour-cent de fermetures

Quels sont les résultats actuels du sondage de l’ICOM? L’enquête compile les réponses données par 900 musées des cinq continents sur les quelque 95 000 lieux répondant à la définition (contestée) de ses normes constitutives. Tout d’abord, 6 pour-cent seulement d'entre eux craignaient alors de «devoir fermer définitivement». Un nombre finalement faible. La création de nouveaux lieux a augmenté en quarante-cinq ans de manière exponentielle, et pas uniquement en Chine! Pensez que les musées suisses, qui risquent tout au plus de fusionner, sont aujourd’hui environ 1200. Une densité incroyable. Un établissement environ pour 7000 habitants, nourrissons compris. Il est donc permis de se demander s’il n’y a pas eu abus de créations, avec si possible un «geste architectural» à la clef. En 1975, il n’existait sur la Planète que 22 000 musées. En fallait-il, suivant les pays, beaucoup plus?

Moins d'expositions prévues

Depuis une vingtaine d’années, les collections permanentes se sont vues délaissées au profit des expositions temporaires. Un fonds stable de collection reste cependant nécessaire pour répondre à la définition de musée. Les nombre d’œuvres entrées dans lesdits fonds a lui aussi explosé ces dernières décennies. Je vous ai ainsi parlé d’un accrochage du Kunstmuseum de Bâle portant sur les 1000 acquisitions (c’était, je vous rassure, un florilège!) des quatre dernières années. Un accroissement fou, alors que les scénographies se veulent toujours plus aérées. Le public ne s’en intéresse pas moins qu’aux ruineuses expositions «blockbusters». Critiquées par les écologistes, organisées sous forme de coproductions, ces manifestations un brin répétitives ont aujourd’hui du plomb dans l’aile. Le 62,4 pour-cent des musées consultés ont déclaré «anticiper une baisse du nombre des expositions». Cela dit il y a en a, du Louvre parisien au Kunsthaus zurichois, qui pourraient indéfiniment vivre sur leur stock. Aucun emprunt (ou presque) ne serait nécessaire!

Personnel licencié

Le personnel va souffrir. Ce sera le cas quand il n’est pas fonctionnarisé, comme à Genève où le monde occupé par le Musée d’art et d’histoire (MAH) ou l’ex-Musée d’ethnographie (MEG) apparaît énorme par rapport aux productions de ces deux maisons (1). Aux Etats-Unis, les renvois ont commencé dès le printemps. La Grande-Bretagne a suivi. On finit par se demander où les choses s’arrêteront. Les interlocuteurs de l’ICOM fournissent à ce sujet trois chiffres. L’un est effectif. Le 14 pour-cent des établissements contactés a déjà «placé une partie du personnel en chômage technique ou ont licencié.» Et ce n’est qu’un début! Les 30,9 pourcent des musées «vont réduire leur personnel permanent». Et plus de 46 pour-cent d’entre eux «entendent limiter les contrats temporaires et les free-lance.» Resteront sans doute les stagiaires. Eux ne sont généralement pas payés du tout.

Animations réduites

Il y aura bien sûr d’autres baisses. La plus forte pressentie est celle des animations, qui vont, suivant où, du concert de musique classique au yoga en passant par les ateliers d’enfants. Les 67,4 pour-cent des musées «planifient une baisse des programmes publics.» Elle va coïncider avec une diminution des horaires d’ouverture. Celle-ci est crainte, ou déjà programmée, par la moitié exactement des musées sondés. Adieu les nocturnes! Terminées les ouvertures tôt le matin, comme au Louvre ou aux Offices de Florence…

Ces carences devraient se voir compensée par «une hausse généralisée de l’offre en ligne». Cette augmentation n’est cependant dans le viseur que du 15 pour-cent des musées interrogés. Il y aura en plus là des progrès à faire sur le plan de l'intérêt réel. Le virtuel n’en concerne pas moins aujourd’hui les visites guidées à l'intention des débutants comme la mise en ligne des collections pour les historiens de l’art. Après quelques mois d’euphorie obligatoire, le virtuel apparaît néanmoins aujourd’hui subsidiaire au désormais fameux «présentiel». C’est en plus ce dernier qui rapporte de l’argent. Le Louvre, qui a perdu le 72 pour-cent de ses visiteurs en 2020 (2), se voyait ainsi depuis longtemps prié de s’autofinancer en partie.

Sécurité maintenue

L’ICOM termine avec un chiffre rassurant (quoique…). «Les 80 pour-cent environ des musées ont déclaré que les mesures de sécurité et de conservations étaient maintenues.» Voilà qui donne des sueurs froides pour les 20 pour-cent restants! Il n’est pas question, du moins dans la recension que j’ai lue, de l’appel aux mécènes. Si la Bourse a bien terminé 2020, avec même des records au Dow Jones et au Nadasq américains, ces donateurs devront cependant se voir renouvelés. Les anciens prennent de l’âge. Distribuer au social apparaît aujourd’hui plus "porteur" pour une image de marque. Les hyper riches des GAFA et du commerce en ligne gardent enfin presque tout pour eux. Ils seraient plutôt du genre à rêver d’aller sur la Planète Mars. Notez que s’ils pouvaient y rester, ce serait sans doute un bien pour tout le monde!

Retour à la "normale" possible?

Une dernière question, non abordée également. Y aura-t-il un retour à «la normale»? Et, si oui, quand? Avant le «lockdown» actuel, le V & A londonien comptait y parvenir en 2025. Les choses ne sont pas en train de s’arranger. Loin de là... En fait, c’est le grand retour en arrière. Dans ma jeunesse, il y avait très peu de grandes expositions en Europe, et quasi aucune animation. J’ai récemment lu que le commerce automobile était revenu, durant l’année 2020, aux chiffres de 1975. Pour les musées, ce doit être à peu près la même chose. Ils ont retrouvé, sans le tourisme de masse (avec une priorité donnée aux Asiatiques), le volume d’il y a un demi-siècle. Peut-être récupéreront-ils de la sorte leur «noyau dur»? Les vrais amateurs. Je parle ici des institutions phares, bien sûr. Des mastodontes. Pour les autres, rien n’a changé en 2020. On ne peut pas être plus vide que le vide.

(1) Il faut dire que le budget culturel genevois serait de 301 millions pour 2021. On se demande pour quoi faire, les indépendants crevant en plus la dalle.
(2) Le Louvre termine un peu mieux que le Prado madrilène (moins 73 pour-cent) ou que le MACBA de Barcelone (moins 76 pour-cent).

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."