Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Libretto réédite en Poche le "Belphégor" d'Arthur Bernède. Un fantôme au Louvre!

En 1927, le roman avait paru en feuilleton alors que les épisodes sortaient parallèlement au cinéma. La version de 1965 reste le plus grand succès de l'ORTF. Celle de 2001 avait déçu.

"Belphégor" en 1927. Quatre épisodes à l'écran.

Crédits: DR

Un bruit court dans Paris. Il y a un fantôme au Louvre. Inutile de vous préciser son nom. Beaucoup d'entre vous ont reconnu Belphégor. Ses aventures ont passionné les spectateurs des années 1920, 1960 et 2000. Le roman d'Arthur Bernède vient de se voir réédité en Libretto. Je me suis fait la coquetterie de l'acheter à la Librairie du Louvre. Un Louvre qui a bien changé depuis 1927, date où le livre était publié sous forme de feuilleton dans «Le Petit Parisien», devenu depuis 1944 «Le Parisien libéré» puis dès 1986 «Le Parisien» tout court. Il y avait alors moins de salles ouvertes. Moins de public, surtout. C'est ces jours-ci que se fêtent les trente ans de la Pyramide. Le musée restait loin, il y a près d'un siècle, de ses 10,2 millions de visiteurs de 2018. Un chiffre dont l'actuelle direction arrive à se réjouir et à se plaindre en même temps. On est schizophrène ou on ne l'est pas...

En 1927 donc, mais l'action se situe en fait deux ans plus tôt, nous restons dans une institution prestigieuse, certes, mais un brin poussiéreuse. «La Joconde» avait ainsi pu se faire voler seize ans auparavant. L'action démarre dans «La salle des dieux barbares», qui n'a selon moi jamais existé. Elle sert à renforcer l'étrangeté d'un récit montrant une personne masquée et cagoulée fouiner autour la statue du dieu moabite Belphégor. Un démon selon les très xénophobes Hébreux. Surprise par un gardien, l'intruse réussit s'enfuir comme s'il y avait un passage dérobé. La nuit suivante, elle tue un autre surveillant. La police enquête, sans demeurer la seule. Roi des détectives, Chantecoq est sur le coup. Tout comme Jacques Bellegarde, reporter au «Petit Parisien». Un jeune ambitieux bénéficiant apparemment d'heures libres et de notes de frais illimitées. Il faut dire que la très mondaine Simone Desroches lui court après. On parlerait aujourd'hui de harcèlement. Mais qui sont réellement les gens tournant autour de cette poétesse installée dans un somptueux hôtel particulier Art Déco? Cette dame reçoit une société pour le moins mélangée.

Un film muet devenu introuvable

Je ne vais bien entendu pas vous raconter la suite, qui voit Arthur Bernède accumuler les invraisemblances, voire les impossibilités. Il ne faut pas oublier que les abonnés du «Petit Parisien» ne lisaient qu'un seul épisode à la fois et que les spectateurs de ce «ciné-roman» avaient des semaines à attendre entre deux des quatre épisodes prévus. Le succès fut de toute façon fabuleux. Le film muet, réalisé par Henri Desfontaines, a survécu. Il est cependant devenu quasi invisible, en dépit de sa restauration par la Cinémathèque française. Le Net, où un site le propose cependant à la vente, en offre une unique compilation. Horriblement floue. Elle est tirée d'une copie éditée, on se sait trop quand, par Pathé-Rural. Un format de pellicule aujourd'hui caduc en 9,5 millimètres de large. Le peu que j'ai vu, en m'usant la rétine, m'a eu l'air plutôt bien. Il faut dire que la production s'était donnée des moyens. Espérant renouer avec le succès des «serials» tournés par Louis Feuillade pour la Gaumont à partir de 1913 (1), les producteurs avaient injecté dès 1919 de solides capitaux dans la Société des Cinéromans fondée par Bernède lui-même, associé au comédien René Navarre.

Belphégor dans la version télévisée de 1965. Le costume est resté le même. Photo ORTF.

J'arrête là. Ce que je vous raconte doit vous sembler préhistorique. En 1965, Claude Barma n'en ressortit moins cette vieille histoire pour l'unique chaîne télévisée en noir et blanc de l'ORTF. Jacques Armand l'avait dépoussiérée pour la transposer dans le Paris d'alors. Un peu vieillot, le trésor des Valois avait été remplacé par le «métal de Paracelse», ce qui permettait de frôler le fantastique. La triple enquête subsistait. Simone Desroches avait le petit nez de Juliette Greco. Réduit à un squelette, l'argument d'Arthur Bernède permettait d'étonnantes arabesques pour aboutir à une conclusion inattendue. Le, ou plutôt la coupable était innocent(e) dans la mesure où le fantôme agissait sous hypnose. Le triomphe du feuilleton fut incroyable. A une époque où il n'y avait pas d'enregistrement possible, tout le monde restait fidèle à son poste. Même le général de Gaulle. Cinéma et théâtres avaient perdu leur public pour quatre soirs. J'ai revu le tout il y a quelques années. Eh bien, le tout n'a pas pris une ride!

Rebelote avec Sophie Marceau

Fallait-il vraiment que Jean-Paul Salomé reprenne le flambeau, ou plutôt remette la compresse en 2001? Sans doute pas. Même si la médiocrité du résultat a fait courir trois millions de Français, c'était le film de trop avec une Sophie Marceau aussi insignifiante que d'habitude (on peut ne pas être d'accord avec moi). L'actrice avait remplacé Isabelle Adjani, à qui le rôle avait été promis. Tant pis pour tout le monde!

Belphégor, version 2001. Photo DR

Et le roman lui-même, me direz-vous? Il apparaît très daté, ce qui fait partie de son charme. D'un côté, alors même qu'il utilise les pointes de la technologie de l'époque, il rappelle un temps où même téléphoner posait des problèmes. D'un autre, il déverse une morale qui n'est bien sûr plus la nôtre. Vous saurez ainsi que Simone Desroches avait eu une gouvernante «qui n'avait pas su lui inspirer les principes qui eussent fait d'elle une vraie jeune fille.» Il faut dire que devenir une «mauvaise femme» doit se révéler infiniment plus intéressant que de jouer aux rosières.

(1) Il en existe des copies assez moyennes sur le Net dont la totalité de «Juve contre Fantômas» de 1913 et de «Fantômas contre Fantômas» de 1914.

Pratique

«Belphégor», d'Arthur Bernède, chez Libretto, 296 pages.


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