Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Historisches Museum de Berne refait l'histoire nationale avec "Homo Migrans"

L'exposition part de la lointaine préhistoire pour arriver jusqu'à aujourd'hui. La Suisse s'est faite à partir de migrations successives qui ont fini par des assimilations

Au départ, un silex trouvé à Pratteln. Il a entre 120 000 et 300 000 ans.

Crédits: Bernisches Historisches Musuem, Berne 2020.

Autant vous l’avouer tout de suite. J’y suis allé en me traînant les pieds. Le titre, sans aucun doute. Avec «Homo Migrans», proposé à l’Historisches Museum de Berne, vous vous attendez forcément à quelque chose de pleurnichard et de répétitif. Avec le migrant (et surtout la migrante, comme si le fait d’être femme constituait un second malheur), les «cultureux» n’ont que trop tiré sur la corde. Il y a en dans presque toutes les pièces de théâtre, surtout s’il s’agit d’écritures de plateau. Les photographes de presse en ont fait leur pain quotidien. Il s’en trouve aussi dans les arts plastiques. Bref, on a transformé un problème grave, urgent, brûlant et jusqu’ici insoluble en un vulgaire élément mélodramatique. Quitte à banaliser. Les migrants, ce sont les orphelines d’aujourd’hui. Une sorte de tire-larme qui donnerait en même temps bonne conscience. Je vous ai déjà dit une fois que la mauvaise conscience et la bonne conscience, c’était finalement un peu la même chose!

Eh bien l’institution bernoise ne tombe pas dans ces travers! Le sous-sol, creusé il y a quelques années pour organiser les principales expositions temporaires, considère les choses de haut (même si nous sommes en bas). Il s’agit d’aborder le thème depuis les origines. Africaines, du reste. Il y a quatre millions d’années, les hominidés se mettaient à marcher sur leurs pattes arrières. Homo erectus. Deux millions d’années plus tard, ils commençaient à y voir un peu plus clair. Homo sapiens. Ces gens se sont ensuite mis à bouger, alors que les continents n’étaient pas tout à fait à la même place qu’aujourd’hui. L’Asie. L’Europe. Et finalement l’Amérique. Là, je dois dire que l’affaire a pris du temps. Suivant où, l’être humain n’est apparu là-bas qu’il y a treize mille ans… Hier à peine, quoi!

Des Helvètes aux Lombards

Ce lointain passé constitue aujourd’hui le socle de l’exposition créée dans le musée dirigé par Jakob Messerli. Il permet de présenter le plus ancien silex taillé trouvé un Suisse. Un bel objet, tiré d’une somptueuse pierre blonde. Exhumé à Pratteln, dans le demi canton de Bâle-Campagne, le caillou aurait entre 120 000 et 300 000 ans. Une datation difficile. Mais il fallait bien remonter jusque là pour faire ensuite défiler les Helvètes (qui venaient de l’Est), les Celtes, les Alamans, les Romains ou les Lombards (qui restaient encore loin de l’actuelle Lombardie). Une flopée de migrants, dont il est difficile de fixer le nombre. Les archéologues distinguent chez eux des caractéristiques en ouvrant des tombes. Mais, comme il est dit quelque part à Berne, le fait de porter un bijou burgonde ne signifie pas qu’on soit un Burgonde pur jus. Aujourd’hui si à la mode, le métissage ne date pas d’hier. Nous possédons bien tous quelques petits chromosomes néandertaliens, comme l’ont récemment prouvé les scientifiques! J’avoue du reste trouver l’idée très séduisante.

Le "Hugenettentepich" tissé à la fin du XVIIe siècle. Photo Bernisches Historisches Museum, Berne 2020.

L’essentiel de l’exposition, qu’il s’agit de découvrir sans trop se tromper dans son cheminement, aborde bien sûr des périodes nettement plus récentes. Il a fallu trouver de la place afin de loger les déplacés pour cause de religion. Les anabaptistes vont dans un sens et les protestants dans l’autre. Les Walser cheminent dans leur coin. Les Suisses pauvres s’engagent dans les armées étrangères. Les Tessinois font de l’architecture ou de la pâtisserie là où il y a de l’argent. En italien, on dit d’ailleurs à propos des stucateurs d’art «I Luganesi». Puis d’émigration, la Suisse devient peu à peu un pays d’immigration. La chose vaut aussi bien pour les maçons du «boom» économique des années 1960 qu’aujourd’hui pour les équipes de football. Les joueurs surpayés de la «Nati» nationale se voient ainsi disséqués par pays d’origine. Pas beaucoup de natifs de Berne ou de Coire chez ces gens-là!

Une population doublée depuis 1945

Dans ces conditions, nous portons pour la plupart en nous des apports étrangers. Parfois proches. Quelquefois lointains. Les chiffres, et il y en a beaucoup le long du parcours, confirment du reste la chose. Mais vus des deux côtés de cette barrière que l’on appelle la frontière. Si un tiers des habitants actuels possède un passé migratoire, un Suisse sur dix vit ainsi hors du sol national. Travailleur en France ou retraité aux Bahamas. Cela laisse quand même beaucoup de monde sur place, comme j’ai été le vérifier dans les statistiques. Depuis1945, date clef s’il en est, la population a passé de 4,3 millions à 8,57. Autant dire qu’elle a doublé. Une augmentation plus sensible que dans les pays européens ou ex-européens comme l’Angleterre. Le tout sur un sol en grande partie inhabité. Hostile. Aride. Les paysans de montagne, c’est aujourd’hui (et à tous les sens du terme) un folklore.

Les bateaux, qui ouvrent l'exposition, même si la Suisse n'a rien de maritime. Photo Christine Moor, Bernisches Historisches Museum, Berne 2020.

Tout cela se voit dit sans le moindre politiquement correct. Pas de censure, mais du factuel. Ouvert d’esprit, cependant. Et avec par-ci, par-là de beaux objets. Il en faut aussi pour l’œil. Le chef-d’œuvre se révèle ainsi le «Hugenottentepich» réalisé pour le gouvernement bernois à la fin du XVIIe siècle. Des lissiers protestants ont exécuté sur sol helvétique une tapisserie digne des Gobelins, dont ils sortaient assurément. Le savoir-faire est lui aussi migratoire.

Les tests d'ADN

Il a bien sûr fallu pour le grand public des images mobiles et du ludique. Un musée forme aujourd’hui aussi un centre de loisirs. L’équipe de Jakob Messerli s’en est bien tirée. A l’entrée de l’exposition, des cobayes bernois, pris dans la rue, racontent ce qu’ils savent de leur ascendance. Souvent pas grand-chose de précis. Ils subissent ensuite un test d’ADN (plus ou moins fiable) qui leur ouvre des abîmes. Aucun rapport parfois avec les légendes familiales. La plupart de ces hommes et de ces femmes se sentent pourtant ravis des touches exotiques qu’ils se découvrent dans le film. Une bonne leçon pour ceux qui aiment à en donner. On parle bien souvent de la xénophobie des Suisse. Mais il existe aussi leur xénophilie!

Pratique

«Homo Migrans», Bernisches Historisches Museum, Helvetiaplatz, Berne, jusqu’au 28juin. Tél. 031 350 77 11, site www.bhm.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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