Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'historien Steffen Siegel raconte 1839, année de l'invention de la photographie

Avec des articles de presse et lettres d'époque, l'Allemand montre bien que l'affaire ne fut pas aussi simple qu'on le dira plus tard. Les inventeurs sont au moins quatre...

Le portrait de Louis Daguerre en 1844 par Jean-Baptiste Sabatier-Blot.

Crédits: DR.

On connaît l’antienne. Elle revient comme une litanie. La photographie a été inventée en 1839 par Louis Jacques Mandé (quel prénom!) Daguerre. L’astronome et physicien François Arago s’en est fait le héraut à l’Académie des Sciences de Paris dès le 7 janvier. La France a acheté son brevet durant l’été pour que le monde profite d’une découverte aussi essentielle. Comme pour plus tard avec la mise au point du Cinématographe Lumière, d’autres savants ont revendiqué leur part à ce succès, bien sûr. Il y a toujours comme cela des envieux et des jaloux.

Les choses se sont-elles bien passées ainsi? Pas vraiment. Il semble permis de parler là pour le moins d’une simplification. Initialement paru à Munich en 2014, un énorme livre de l’historien du 8e art Steffen Siegel entreprend ainsi de raconter, au jour le jour, la manière dont s’est déroulée la première année de l’histoire de la photographie. 1839, donc, avec quelques retours en arrière. Si l’historien a rédigé les têtes de chapitre, il utilise pour le reste des textes d’époque. Il s’envoyait beaucoup de lettres au XIXe siècle. Les journaux publiaient alors d’énormes articles, bien loin des actuels confettis rédactionnels. Il y avait du coup largement de quoi restituer la réception d’une découverte que l’on sentait capitale. Dès janvier, il est question de Daguerre en Allemagne. Le 20 avril, Samuel F.B. Morse, connu de nos jours comme le père du télégraphe, publie une recension dans le «New York Observer». La Terre entière a donc déjà entendu parler de la chose au printemps, alors même que le procédé reste inconnu. Secret. Louis Daguerre fait en effet des mystères. Sa méthode «très simple» pourrait selon lui se voir copiée par n’importe qui. Ou presque.

Un partenariat inégal

En fait, Daguerre a d’autant plus besoin de vendre son invention que, le jour même où il a rencontré Morse à Paris, son Diorama a flambé. Ce théâtre présentant des toiles peintes évoquant des événements dramatiques ne rapportait certes plus autant d’argent qu’avant. Mais il restait tout de même le gagne-pain d’un homme s’étant mis en société avec Isidore Niépce, le fils de Nicéphore mort en 1833. Un contrat léonin. Daguerre avait bien apporté une amélioration décisive à ce qui devait devenir la photographie. Mais il avait imposé à l’héritier du véritable découvreur une condition dure. Les plaques de cuivre, recouvertes d’une solution miracle, porteraient le nom de «daguerréotypes». Ce dont se plaint amèrement Niépce junior dans une lettre à Francis Bauer datée du 12 avril. «Je résistai vainement, et pour ne pas perdre le fruit des travaux de mon père, je consentis en tremblant au sacrifice que m’imposait l’ambition.»

Le boulevard du Temple. Une des premières images de Daguerre, sans doute prise en 1838. Si les contemporains en ont loué la netteté extrême du cliché, le cireur de chaussures n'a pas de mains. Elles bougeaient trop vite. Photo DR.

Il n’y a pas que Niépce fils à ronger son frein. An Angleterre, c’est le cas de William Henry Fox Talbot qui, en vrai savant distrait, n’a jamais su se mettre en avant. Une discrétion que lui reproche amèrement dans plusieurs lettres sa mère Lady Elisabeth Theresa Feilding. Durant le printemps et l’été 1839, Fox Talbot va donc essayer de remonter le courant. Il a pour lui l’appui des scientifiques britanniques des débuts du règne de Victoria. Des gens que n’était pas parvenu à intéresser Niépce en voyage dans les années 1820. Mais c’est un peu tard pour «réseauter», même si Talbot va vite donner à un art balbutiant un apport majeur. Il trouvera le moyen de faire de l’image, obtenue en noir et blanc par la «camera obscura», un multiple. Ce que n’était pas le daguerréotype, d’où sa mort à relativement court terme.

Le troisième homme

Alors que bien des gens parlent encore des premiers clichés sans les avoir vus (1), Daguerre faisant de la rétention, un troisième homme se manifeste. Il ne possède hélas ni notoriété, ni relations. Hippolyte Bayard reste un modeste employé du Ministère des Finances du roi Louis-Philippe. Personne ne veut rien savoir de lui. Bayard intervient du coup peu dans ce chant choral qu’est l’épais ouvrage de Steffen Siegel. L’auteur admet du reste volontiers que cet «outsider» forme «le grand perdant de l’année 1839». «Arago, le porte-parole de Daguerre, n’avait aucun intérêt à soutenir Bayard, cela n’aurait fait que compliquer encore les démarches parlementaires déjà difficiles qu’il avait lancées.» Il fallait que son poulain seul (avec Niépce fils comme coéquipier) se voie acheter sous forme de rente viagère le fruit de la découverte. Et ce dans une année difficile. En 1839, la France vit presque sans gouvernement.

Daguerre a commencé par des natures mortes, par définition immobiles. Celle-ci daterait de 1837. Photo DR.

L’affaire se dénoue le 9 juillet. Le Parlement adopte par 237 voix contre trois la loi prescrivant l’achat des droits. Elle se voit votée le 2 août. Le 7, Louis-Philippe signe le décret. Le pays s’en tire à bon compte. Une pension annuelle de 6000 francs or pour Daguerre. Une autre de 4000 à l’intention de Niépce. Il n’y a plus qu’à rendre la recette de cuisine publique. Il y a alors bien des déçus. Le peintre et homme de spectacles Daguerre avait promis un procédé enfantin. Sa brochure donne des sueurs froides à ses lecteurs. Il faut être pour le moins chimiste afin de tirer une plaque à peu près propre. Et encore l’objet, déjà unique, se révèle-t-il fragile. Attention à la lumière! Quant aux temps de pose… Interminables! Comment réaliser dans ces conditions de vrais portraits un tant soit peu spontanés? Après les articles admiratifs, la presse publie maintenant de féroces satires. Il y a ainsi un petit creux avant le grand rebond dès 1840.

Comme un roman

Avec sa couverture entièrement noire, caractéristique des éditions Macula, le livre semble de prime abord austère. Pour ne pas dire rébarbatif, avec ses 650 pages. Seulement voilà! Bien traduit, il captive dès les premiers feuillets. Le lecteur revit cette découverte qui se colporte par ouï-dire. Il apprend ce qu’en pensaient aussi bien la journaliste Delphine de Girardin que le savant Alexander von Humboldt. Il participe aux intrigues de Daguerre, qui disparaîtra curieusement à jamais de la scène une fois sa pension empochée. Il découvre les enjeux. Il tente de comprendre, comme tout le monde alors, la manière dont se fabrique un daguerréotype. Un procédé complexe, encore utilisé aujourd’hui par des aficionados du 8e art. Bref, ce lecteur se trouve sans cesse au cœur de l’action. L’historien Steffen Siegel est parvenu à déverser sa science. L’écrivain Steffen Siegel a réussi son pari dramatique. Son livre se lit comme un (bon) roman.

L'autoportrait en noyé d'Hippolyte Bayard, 1840. Photo DR.

(1) Il faut avoir lu l’ode versifiée à Daguerre du dramaturge Népomucène Lemercier pour voir jusqu’où a été le délire d’enthousiasme. Les mots «art photographique» se voient eux imprimés pour la première fois le 9 mai 1839.

Pratique

«1839, Daguerre, Talbot et la publication de la photographie, Une anthologie», de Steffen Siegel, aux Editions Macula, 650 pages.

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