Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Hermitage de Lausanne révèle la peinture de Hans Emmenegger au public romand

Mort en 1940 à 74 ans, le Lucernois reste un inconnu de ce côté du pays. La fondation montre de lui des tableaux étranges et dépeuplés, aux confins de l'abstraction.

Au départ, l'influence d'Arnold Böcklin.

Crédits: DR, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Voici le coup d’audace suisse muséal suisse de l’été. Difficile d’affirmer qu’il provient d’un lieu donnant dans l’avant-garde la plus échevelée. C’est l’Hermitage de Lausanne qui propose depuis quelques semaines cet «Hans Emmenegger» d’anthologie. Il fallait oser! Dire que le peintre, mort à 74 ans en 1940, reste un inconnu de ce côté de la Sarine tient en effet de la litote. Nul, ou presque, n’en a jamais entendu parler, même chez les gens se passionnant pour l’art suisse du XXe siècle. Il faut préciser que le peintre reste mal représenté dans les institutions publiques du pays. Comme le rappelle Sylvie Wuhrmann, à la tête de la fondation vaudoise, son œuvre est toujours resté confidentiel. Lorsqu’une toile apparaît sur le marché, elle se voit immédiatement happée par un des fidèles amateurs d’Emmenegger, qui va ensuite la verrouiller à double tour.

Böcklin toujours. Les arbres évoquent en plus optimiste "L'île des morts". Photo DR, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Cet été, le Lucernois (né en fait né dans le canton de Schwytz) se retrouve pourtant doublement en vedette. Pour quelques jours encore, il fait partie des «Modernités suisses» du Musée d’Orsay parisien, où l’homme brille dans les dernières salles. Il a surtout pour lui l’entier de l’Hermitage, du sous-sol creusé sous le règne de Juliane Cosandier aux combles de l’ex-Maison Bugnion. Un lieu convenant bien à des tableaux de petite taille, faits pour se retrouver dans des intérieurs un brin confinés. La présentation de ces paysages calmes, aux limites de l’abstraction à force de recadrages audacieux, eut sans doute été catastrophique dans le MCB-a (ou Musée cantonal des beaux-arts). Ses salles sont aussi intimes que le hall de la gare voisine. Le cadre d'une oeuvre ne demeure pas qu’une baguette dorée. Il s’agit aussi du lieu où les œuvres étouffent ou respirent.

De l'Emmenegger pur jus. La neige montagnarde stylisée. Photo DR, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Mais qui est Emmenegger? Un peu de biographie s’impose, maintenant qu’on l’expose. Hans voit le jour en 1866 à Küssnacht, où son père est verrier. De ses quatre enfants, deux seulement survivent. Les deuils continuent. Sa mère Maria disparaît en 1874. La famille est alors installée à Lucerne, où Hans entre à l’Ecole des arts appliqués dès 1883. L’année d’après, on le retrouve à Paris. Education académique, notamment sous la direction d’un Jean-Léon Gérôme revenu en grâce depuis quelques années. Emmenegger poursuit sa formation (bilingue) à Munich, où il rencontre le Suisse Max Buri qui devient l’ami d’une vie. De 1887 à 1890, c’est à nouveau la capitale française où le débutant découvre aussi bien Gauguin que Seurat ou Cézanne.

Reflets dans l'eau. Il y en a d'autres à Orsay. Photo DR, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Tout change en 1893. Au décès de son père, Emmenegger hérite d’un grand domaine à Emmen, près de Lucerne, où il se construit un atelier en 1899. Cette immense propriété, il va la morceler au fil des ans, à mesure que sa déconfiture financière se précise. L’homme est généreux. L’artiste ne vend rien, ou presque. Le voyageur se révèle dépensier. Le collectionneur de timbres a quelque chose d’insatiable. Emmenegger est du coup pratiquement ruiné dès 1911. La débâcle deviendra totale en 1934, même si le peintre peut continuer à vivre dans une maison qui ne lui appartient plus. Bref. Sa vie, du moins selon les critères helvétiques d’alors, a tout de la catastrophe. Pire encore, de l’échec. Une existence de cigale, quoi…

Troncs d'arbres. Une peinture mate et plate. Photo DR, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Mais pendant ce temps, en dépits des crises et des doutes freinant sa production, Hans Emmenegger peint. Après avoir intériorisé les avant-gardes découvertes à Paris, il se place sous l’aile d’Arnold Böcklin. Mort en 1901, le Bâlois possède alors une aura de soleil noir. Son symbolisme lourd, teinté d’un humour encore plus dérangeant, ne l’a pas empêché d’acquérir une gloire européenne. L’Alémanique se situe selon certains parmi les derniers garants de la tradition. Pour les autres, il prépare l’avenir. Chirico et Max Ernst vont effectivement beaucoup puiser chez lui. Emmenegger fait au début de même, avant de regarder les «étrangetés» de Félix Vallonton, son aîné d’un an. On pourrait ainsi déclarer qu’il est le fils de ce couple improbable de deux peintres très divers en apparence. Je dis bien «en apparence». Avec Böcklin et Vallotton, et maintenant Emmenegger, nous nageons toujours en eaux troubles.

Un art des aplats. Photo DR, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Emmenegger a ainsi créé des sous-bois aux ciels bouchés. Ce sont des forêts de troncs épais, comme dans les décors réalisés en 1923 pour «Les Nibelungen» cinématographiques de Fritz Lang. Il a imaginé des collines, vues en contrebas, où au contraire les cieux dominent. Il a aimé les reflets dans l’eau qui, dépourvus de leur contrepartie réaliste, finissent par rejoindre l’informel. Il a imaginé des villes la nuit, avec les fenêtres qui s’allument sans révéler pour autant les drames se cachant derrière. Le peintre a enfin restitué sur la toile des mouvements animaux, un peu comme les futuristes, mais sans leur fébrilité. Sa peinture reste silencieuse, souvent statique, volontairement plate, curieusement dépeuplée. Mais sans austérité pour autant.

Le sous-bois faisant l'affiche. Photo DR, Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2021.

Commissaire de l’exposition, Corinne Currat a voulu quelques contrepoints actuels. Ou plutôt quelques signes de continuité. Albrecht Schnider poursuit la veine paysagère d’Emmenegger. Caroline Bachmann en accentue les mystères. Stefan Banz reprend les études de mouvement. L’ECAL lausannoise s’est engouffrée comme il se doit dans cette brèche. L’Hermitage présente du coup, notamment dans son parc doté d’une vue plongeante sur la ville, des travaux d’élèves. Le rapport avec le modèle se révèle ici parfois ténu. Un peu trop même. Faut-il vraiment toujours que jeunesse se passe?

Pratique

«Hans Emmenegger», Fondation de l’Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu’au 31 octobre. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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