Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Hermitage de Lausanne propose son grand théâtre d'"Ombres" cet été

Thématique, l'exposition va de la Renaissance à nos jours, avec un pan photo. Le cinéma, le théâtre ou la BD entrent dans le programme par la bande. Rencontre avec la directrice Sylvie Wuhrmann.

"Ombres portées", de l'Asacien Emile Friant, confié par le Musée d'Orsay.

Crédits: RMN, Paris 2019.

Il y a quelques années, l'Hermitage de Lausanne ouvrait à son public des «Fenêtres», en collaboration avec Lugano. Cet été, la fondation privée nous offre des zones d'«Ombres». Une nouvelle exposition thématique. Les quatre étages de l'ancienne maison Bugnion, sur les hauteurs de la ville, se retrouvent donc remplis d'oeuvres allant «de la Renaissance à nos jours». Des caravagesques, bien sûr, mais aussi les obscurités en couleurs des impressionnistes et de leurs successeurs. Plus quelques clins d'oeil. J'ai ainsi reconnu dans une vitrine Lucky Luke, «l'homme qui tire plus vite que son ombre». Il faut de tout pour faire le tour d'un sujet, même si celui-ci paraît inépuisable. C'est Sylvie Wuhrmann, à la tête de l'institution depuis 2011, qui a voulu «Ombres». Je lui cède donc la parole. A elle de défendre son bébé!

Sylvie Wuhrmann, pourquoi cette exposition?
J'aime le principe des accrochages thématiques. Il y a eu «Fenêtres», que j'ai monté avec Marco Francioli de Lugano. Les deux versions se sont révélées assez différentes. Au Tessin se découvrait une sélection plus contemporaine, avec des installations. A Lausanne, je présentais un cycle de tableaux racontant l'histoire d'un des grands enjeux de la création artistique. La fenêtre constitue de toute évidence une métaphore de la peinture. Plus récemment, je pense que notre présentation autour du goût du critique Denis Diderot, au XVIIIe siècle, brassait beaucoup d'idées. Avec «Ombres», l'Hermitage se retrouve à nouveau en pleine métaphore. L'origine du dessin  ne se situe-elle pas après tout dans la légende grecque d'une jeune fille de Corinthe cernant l'ombre de son amant d'un trait sur un mur avant son départ?

L'autoportrait d'Eucène Delacroix, venu de Rouen. Photo Musée des beaux-arts, Rouen 2019.

Le point de départ reste cependant la Renaissance.
C'est le moment où la peinture se voir théorisée. L'ombre se retrouve par ailleurs au centre du grand mythe de l'acquisition de la connaissance. C'est la fameuse «caverne» de Platon. Un sujet par ailleurs peu représenté de manière figurative. Il n'existe guère de cavernes platoniciennes en peinture. Vous n'en verrez en tout cas pas à l'Hermitage.

Comment l'exposition s'est-elle montée sur le plan pratique?
Nous nous sommes lâchés dans la chasse aux ombres durant plusieurs années. Nous, c'est Aurélie Couvreur du musée, Victor Stoichita de l'Université de Fribourg et moi. J'ai choisi ce professeur à la veille de sa retraite parce qu'il a donné «Une brève histoire de l'ombre» à Genève chez Droz. Un livre souvent cité, et du coup fréquemment réédité ou traduit. Le but restait cependant de donner à voir. Nous voulions, vous excuserez le terme, des oeuvres qui «trouent le cul». Dites plutôt à vos lecteurs «qui déchirent», c'est mieux élevé. Des ombres, il y en a en fait partout. A nous de choisir les bonnes. Et de les obtenir. Vous aurez remarqué que nombre de toiles proviennent de collections privées. Nous avons fait fonctionner ce qui est devenu au fil du temps notre réseau. Nous avons essuyé certains refus, bien sûr. Déjà prêté ailleurs. Trop fragile. Iconique. Mais je dois dire que sur le plan des institutions, nos collègues se sont montrés collégiaux. Nous leur avions donné l'envie de participer à un projet hors normes.

Le Sorolla, qui fait l'affiche. Photo DR.

Certaines pièces ont-elles été difficile à décrocher?
Inévitablement. Je pense au Chirico métaphysique. Il nous en fallait un beau, un grand, se situant tôt dans le parcours de l'artiste italien. Vers 1914, si possible. Là encore, c'est l'amitié qui a joué. Dieter Schwarz, qui dirigeait à l'époque le Kunstmuseum de Winterthour, m'a signalé celui de l'Aga Khan. Je peux ici donner le nom du prêteur, vu qu'il figure sur le cartel. Ce dernier a accepté, mais en toute dernière minute. Comme nous ratissions large je voulais aussi de la photo, notamment représentée par un mur entier conçu par Nicolas Crispini, et du cinéma. La Cinémathèque suisse, qui se trouve comme vous le savez à Lausanne, a accepté le principe d'un cycle. Il commencera à la fin août. Nous allons faire resurgir la caverne de Platon grâce au Théâtre Kléber-Meleau. Il viendra donner chez nous dix représentation avec une courte pièce, mise en scène par Omar Porras: «La voix de l'ombre». Une collaboration bande dessinée est aussi prévue avec le festival BDfil en septembre. Et, comme nous sommes entourés de verdure, nous avons prévu une ballade nocturne en quête des chauves-souris du parc.

Est-ce là tout?
Non. Ici, les animations n'ont rien de gratuit. Comment évoquer l'ombre sans inviter des théâtres d'ombre? Notre manifestation a été envisagée dès le départ comme inter-disciplinaire. Sa réussite me tenait à coeur. Comment ne pas se laisser fasciner par un tel thème? Le musée devrait du reste en développer d'autres, tout aussi larges, au cours du temps.

Un "Parlement de Londres" de Monet. Des ombres en couleurs. Photo Fondation de l'Hermitage, Lausanne 2019.

Si vous deviez choisir choisir Sylvie Wurhrmann quelques oeuvres aux murs, lesquelles retiendriez-vous?
C'est dur et un peu cruel, ce genre de jeu... Je vais tout de même vous répondre. Je prends l'autoportrait de jeunesse de Delacroix. Une toile que Rouen ne prête en principe jamais, et que Sylvain Amic m'a donnée comme on poserait sur la table son joker. J'ai éprouvé un choc, à Vienne, en découvrant la peinture, ô combien caravagesque, de l'Arlésien Trophime Bigot. Je reste saisie par la composition du XVIIIe siècle où l'Anglais Whright of Derby montre des enfants se battant dans le noir pour ce qui semble être un ballon. Un privé nous l'a confiée. J'ai réussi à convaincre Christian Boltanski de remonter dans nos combles son théâtre d'ombre, créé en 1984. On croirait aujourd'hui voir dans fantômes dans le grenier. J'avoue enfin un petit faible pour le petit Friedrich des Thyssen, même si j'en apprécie peu le cadre. Voilà je que répondrai aujourd'hui. Mais j'aurai peut-être d'autres préférences demain.

Le catalogue, pour terminer.
Il en fallait un avec des textes courts et accessibles. Plusieurs auteurs y ont naturellement oeuvré, de Patrizia Lombardo à Didier Semin. Michel Pastoureau a accepté de rédiger quelques pages sur le gris, comme il avait travaillé sur le rose pour l'exposition Barbie au Musée des arts décoratifs de Paris. C'est Victor I. Stoichita qui signe le plus d'articles. Ils vont des ombres portées aux silhouettes en passant par les nocturnes.

Pratique

«Ombres», Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 27 octobre. Tél. 027 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18 heures. Le jeudi jusqu'à 21 heures.

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