Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Hermitage de Lausanne propose sa propre version de l'exposition "Arts et cinéma"

L'an dernier, la présentation réalisée avec la Cinémathèque française était à Rouen. Aujourd'hui, les Suisses peuvent en voir une mouture avec d'autres oeuvres en rapport.

L'affiche pour "L'Inhumaine" de Marcel L'herbier qui voulait unir tous les arts en 1925. Le film a mal vieilli.

Crédits: DR

Bis repetita? Pas forcément. Une exposition a beau voyager. Sa principale œuvre reste sa structure interne. Sa composition. Son articulation. Autant dire que voir successivement le même accrochage dans plusieurs villes offre l’occasion de découvrir les choses sous un angle différent. Il peut exister des étapes réussies, et d’autre franchement loupées. Le cadre joue aussi beaucoup. La première fois que j’ai eu l’impression de visions radicalement divergentes, c’est en 1984-1985. La rétrospective pour le tricentenaire de la naissance de Watteau avait débuté dans le style muséal un peu triste du Grand Palais, à Paris. C’était la version para-médicale sur fond blanc. Quelques mois plus tard, à Berlin, le château de Charlottenburg proposait comme cimaises ses boiseries rococo rehaussées d’argent. Le public se retrouvait d’autant plus dans un cadre d’époque que Frédéric II avait été vers 1760 le plus gros acheteur du peintre français. Nous étions moralement en perruques poudrées, quelque part au XVIIIe siècle.

Le final du "Pierrot-le-Fou" de Godard, sorti en 1965. Jean-Paul Belmondo en bleu Yves Klein. Photo DR.

Pas de contrastes aussi accentués entre la mouture d’«Arts et cinéma» au Musée des beaux-arts de Rouen, dont je vous avais parlé à l’époque (www.bilan.ch/opinions/etienne-...), et celle de L’Hermitage à Lausanne. Le propos de départ de cette manifestation initiée par Dominique Païni à partir des collections de la Cinémathèque française (dont il fut longtemps le directeur) reste bien sûr le même. Il s’agit de montrer de quelle manière le Cinématographe Lumière, puis le 7e art avaient rencontré la peinture ou la sculpture. Les influences furent vite mutuelles. Il suffit de penser à la passion que les surréalistes ont nourri pour un médium encore muet. Et pas forcément en privilégiant ce que l’écran pouvait offrir de plus ambitieux! Plus tard, les artisans d’une «nouvelle vague» aujourd’hui bien asséchée ont beaucoup vu de choses autour d’eux avant de se mettre au travail. Des films bien sûr, dans la mesure où tous se disaient cinéphiles. Mais aussi des toiles contemporaine. Le parcours proposé hier à Rouen et aujourd’hui à Lausanne peut du coup juxtaposer Jean-Luc Godard, qui clôt l’exposition, avec Yves Klein. Jean-Paul Belmondo se fait explorer recouvert de bleu dans «Pierrot le Fou». L'itinéraire fait aussi une place près du Vaudois (ce qui devient plus audacieux), à l’oublié Gérard Fromanger. Aujourd’hui âgé de 81 ans, ce dernier est entré de son vivant au purgatoire.

Une foule de thèmes

Je n’avais pas beaucoup aimé l’exposition du Musée des beaux-arts de Rouen, produite chez Sylvain Amic, dont j’apprécie pourtant beaucoup le travail. «Arts et cinéma» m’avait paru l’an dernier brasser bien trop de thèmes dans un espace finalement assez restreint. Cette présentation globale (comme il existe des médecins généralistes) m’avait ainsi parue très en-deça d’une remarquable rétrospective de Beaubourg organisée par le même Païni (et Guy Cogeval) sur les rapports d’Alfred Hitchcock avec les beaux-arts. Un petit bijou. Tout était entré au chausse-pied en Normandie, du pré-cinéma jusqu’aux années 1960. Le visiteur ne saisissait ni les convergences, ni les césures temporelles dans un lieu par ailleurs assez ingrat au rez-de-chaussée du Musée des beaux-arts. Aussi avais-je des craintes face à un déménagement à l’Hermitage. Une maison patricienne du XIXe siècle où il se révèle impossible de déplacer un mur. Comment moduler un parcours dans un cadre aussi rigide?

"Le cabinet du Docteur Caligari". Cinéma et art expressionniste en 1919. Photo DR.

Eh bien, l’Hermitage ne s’en est pas mal tiré du tout! Le musée privé, qui avait dû interrompre en mars la trajectoire de son pensum sur les impressionnistes canadiens, a su trouvé les équivalences voulues. L’institution est aussi parvenue à trouver d’autres œuvres, souvent importantes, que Rouen en regard du matériel fourni par la Cinémathèque. La commissaire Aurélie Couvreur a bien travaillé. Il faut dire que la direction possède un beau carnet d’adresses de collectionneurs privés. Il y a en plus l’audace de la couleur. Les murs en sont tous revêtus. La première salle, qui abrite notamment des photos décomposant le mouvement de Muybridge et un superbe nu de Géricault venu de Rouen gagne ainsi à d’être vue revêtue d’un ton brun sombre, que le politiquement correct actuel m’empêche bien sûr de qualifier de tête-de-nègre.

Godard superstar

Il y a ainsi des clins d’oeil. Un primitif du 7e art montrant des bûcherons oeuvrant sur la place Saint-François à Lausanne se retrouve à côté d’un beau dessin de Charles Angrand montrant des scieurs de long. «Rigadin peintre cubiste» de 1912 précède comme il se doit la peinture cubiste. L’art mécanique de Kupka et de Delaunay (Robert, pas Sonia!) se confronte aux «Temps modernes» de Chaplin. «Le Cabinet du Docteur Caligari» de 1919 est accompagné par les dessins préparatoires des décorateurs du film de Robert Wiene. Ils appartiennent tous au milieu expressionniste (1). Nicolas de Staël et Jacques Monory se rapprochent d’un Godard décidément omniprésent. Il faut dire qu’il s’agit d’une grande admiration (que je ne partage pas) de Dominique Païni.

Camille Pissaro en 1898. Proche des premiers films des frères Lumière? Photo DR.

Tout est-il parfait? Non dans la mesure où l’ensemble reste par définition lacunaire. Il semble ainsi étonnant de raconter le compagnonnage du cinéma et des beaux-arts sans Hollywood, à l’exception de son «outsider» Charlie Chaplin. Il s’agit d’une décision, qu’on pourrait par certains côtés qualifier de générationnelle. Un goût assez politique qu’on sent formé vers 1970. C’est décréter de facto que le cinéma américain n’a jamais participé aux avant-gardes des autres arts. Ce n'est pourtant pas faux. Dans les années 1910, Cecil B. DeMille demandait à ses chefs-opérateurs de lui faire des éclairages «à la Rembrandt». Rembrandt était alors né il y a déjà trois siècles…

Problèmes de vieillissement

Qu'en déduire? Hollywood à peine né dans les années 1910 restait en quête d’une respectabilité, en dépit de tout ce qu’il imaginait par ailleurs de novateur. A Paris, dans le Vieux-Monde, Marcel L’Herbier n’hésitait pas en revanche à convoquer un peu plus tard Fernand Léger pour lui construire un décor. Ultra-moderne. Révolutionnaire même. Cependant, son «L’Inhumaine» de 1925 a bien mal vieilli a force de vouloir faire artistique… Problèmes de fond et problèmes de formes. Comme quoi!

(1) Il y a aussi, près de Caligari, un magnifique Lyonel Feininger appartenant au Kirchner Museum de Davos que je ne connaissais pas.

Pratique

«Arts et cinéma», Fondation de l’Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu’au 3 janvier 2021. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h.

Le montage de l'exposition avec Sylvie Wuhrmann, directrice de l'Hermitage, et de dos Aurélie Couvreur. Photo Florian Cella, 24 Heures.

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